Mexique, la culture de la mort

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Il y a un mois, le 26 septembre 2014, 43 jeunes Mexicains étaient arrêtés et enlevés par les forces de polices, lors de manifestations étudiantes dans l’État de Guerrero, dans le sud du Mexique. La répression policière causait 6 morts alors que les étudiants étaient portés disparus (très probablement livrés à un cartel local). Depuis, les recherches entreprises ont permis de découvrir plusieurs fosses mortuaires.

Le Mexique toujours en proie à la guerre des cartels
Le Mexique toujours en proie à la guerre des cartels

Les autorités mexicaines ne sont pas encore en mesure de se prononcer concernant l’identité des corps retrouvés dans ces fosses. Partout au Mexique, cette fois, de nouvelles manifestations protestent contre le kidnapping des étudiants et réclament justice. Ces mouvements populaires dégénèrent parfois : incendie de la mairie d’Iguala et du palais du gouverneur. Pendant ce temps, le gouverneur de Guerrero a démissionné et le maire d’Iguala est toujours en fuite à la suite de l’enlèvement estudiantin massif, signe de sa coupable complicité. Rappelons ici la situation géostratégique de l’État de Guerrero. Il s’agit à la fois d’un lieu majeur de production de drogues (héroïne, cannabis) et d’une voie de transit. En effet, la principale route de la drogue andine de direction sud-nord remonte de l’Amérique du Sud, passe par l’Amérique centrale et le Mexique pour desservir le plus grand marché des drogues illicites : les États-Unis. Cette permanence de l’autoroute panaméricaine de la drogue – même si d’autres voies d’acheminement existent – engage le président Nieto (élu en 2012) à poursuivre la lutte contre les cartels mexicains et le narcotrafic.

La reprise en main de la capitale Mexico est un progrès notable mais elle a été opérée au prix du délaissement des provinces mexicaines. De fait, elles fonctionnent comme des seigneuries féodales et des potentats locaux. Chaque châtellenie locale constitue la preuve du processus d’émiettement du pouvoir central et de la parcellisation du territoire mexicain qui favorise l’infiltration des institutions et des pouvoirs locaux par le crime organisé. Le recul de l’État central à ses marges résulte de et engendre la recrudescence de la violence qui s’exprime particulièrement par le fléau des séquestrations, endémiques dans les États les plus pauvres (sud du Mexique) et à la frontière avec les États-Unis (trafic de clandestins). La conséquence en est la défiance du peuple vis-à-vis des autorités tant centrales (jugées impuissantes donc illégitimes) que locales (perçues comme largement corrompues). Les cartels mexicains trouvent un terreau propice à leurs activités criminelles dans les graves inégalités socio-économiques et territoriales qui marquent la société mexicaine, selon un gradient de richesse décroissant du nord au sud, exceptée la région de Mexico.

La cartellisation du Mexique sur fond de misère sociale et économique aboutit au développement d’une culture de la mort.

Le kidnapping des étudiants mexicains illustre la banalisation de la violence et du meurtre, considérés comme des moyens comme d’autres de régler les litiges et les différends. Avec une moyenne de 25 000 homicides annuels, le Mexique est le 3ème pays le plus meurtrier au monde. Entre six et dix villes mexicaines se retrouvent chaque année dans le classement des 50 villes les plus dangereuses au monde (en nombre d’homicides pour 100 000 habitants). Ces statistiques, dignes d’un pays en état de guerre continue, expliquent la résilience populaire qui prend la forme d’une acceptation du risque mortel et d’une omerta instaurée tacitement. Dans ce contexte critique, le culte de la Santa Muerte qui possède des origines préhispaniques connaît un regain d’activité ces dernières années. Il trouve un écho dans les couches paupérisées de la population mexicaine. Les Mexicains côtoient quotidiennement la mort. Certains la vénèrent car c’est une façon de l’apprivoiser, de la respecter plus que de la craindre et de se régénérer moralement face à la dureté de la vie (drogue, pauvreté, misère, délinquance, prostitution, meurtre, et plus largement la marginalisation sociale).

En parallèle de la culture – pour ne pas dire du culte – de la mort au Mexique, progresse une déviance préoccupante qui s’apparente à une culture de la guerre et de la violence. Ce phénomène prend ses racines dans une certaine accoutumance au sang versé qui produit des effets dévastateurs sur les esprits et les comportements. L’effet pervers produit par cette culture de la guerre meurtrière consiste en un engrenage : la société mexicaine hyperviolentée devient hyperviolente. Les mots d’Octavio Paz nous éclairent sur la culture de la mort, si étrange pour les Occidentaux : « Pour l’habitant de Paris, New York ou Londres, la mort est ce mot qu’on ne prononce jamais parce qu’il brûle les lèvres. Le Mexicain, en revanche, la fréquente, la raille, la brave, dort avec, la fête, c’est l’un de ses amusements favoris, et son amour le plus fidèle ».

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Rémy SABATHIE

Secrétaire général et rédacteur géopolitique pour Les Yeux du Monde, Rémy Sabathié est analyste en stratégie internationale et en cybercriminalité. Il est diplômé de géopolitique, de géoéconomie et d’intelligence stratégique.

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