Jeu de chaises musicales à Riyad

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Au mois de Mars dernier, la cour des Saoud a connu des remous en son sein avec les manœuvres de l’actuel roi Abdallah afin d’organiser sa succession. Dans un pays au pouvoir gérontocratique, le roi tente de moderniser la procédure de succession tout en favorisant sa descendance, au risque de déstabiliser en interne un pays en proie à la lutte des intrigues du palais.

Le royaume d’Arabie Saoudite n’est pas un état-national au sens occidental du terme, mais un véritable état dynastique. En témoigne le nom du pays, preuve de la vision patrimoniale qu’avait le Roi Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud (souvent appelé Ibn Saoud) de l’Arabie. A la manière des tribus, les Saoud ont choisi de continuer la transmission du pouvoir de manière « adelphique » : c’est-à-dire de frère en frère, de demi-frère en demi-frère, prenant en compte le droit d’ainesse. La personne choisie doit être approuvée par le « conseil de famille royal », ce qui en fait selon Nabil Mouline une sorte de collégialité familiale.

Ce système favorisant la gérontocratie inquiète depuis quelques temps déjà certains hauts-dignitaires saoudiens, comprenant que ce système n’était pas viable à long terme pour un pays moderne. Afin d’élargir l’assise des possibles prétendants au trône, le roi Fadh en 1982 promulgue une « loi fondamentale » afin de poser les bases juridiques du mode de transmission du pouvoir royal. Elle s’articulait sur une double logique : horizontale, mais aussi verticale afin de répondre à l’impatience des jeunes générations et éviter de n’envoyer que des « vieillards » sur le trône (bien que la deuxième génération des fils d’Ibn Saoud atteint déjà pour les ainés la soixantaine !). Finalement, sans réussir à clarifier réellement le processus de transmission, cette loi a finalement accru le nombre de prétendants au trône, exacerbant de nouveau les tensions entre les différents clans.

On assiste en effet à des affrontements pour les postes clés et le trône dans une logique matri-lignagère, une solidarité forte entre les frères enfantés par la même mère. Le roi Ibn Saoud ayant eu 32 épouses, lui ayant donné 53 fils, cela représente tout autant de clans et sous-clans à suivre dans le jeu de la « Saoudologie » (en référence à la Kremlinologie) afin d’identifier les groupes les plus influents au sein du pouvoir.

Or en 2006, le roi actuel, Abdallah, a choisi d’aller plus loin en créant le « conseil d’allégeance ». Ce conseil a vocation à désigner un héritier parmi les Saoud et gérer la procédure transitionnelle. Il est composé de 16 fils et 19 petits-fils du roi Ibn Saoud. En invoquant la prise en compte par le conseil de l’intérêt des trentaines de lignées constituant la descendance d’Ibn Saoud, cela permettait de diluer l’influence d’une branche adverse du roi Abdallah, la branche Soudayri. De sa vingtaine de femmes officielles, la princesse Hassa b. Ahmad al-Soudayri était la 6ème épouse et la préférée, dont le roi Ibn Saoud a eu 7 fils.

Ce qui agite donc la maison des Saoud depuis Mars est la valse des nominations qu’orchestre le roi Abdallah. Par décret royal, le roi a désigné le prince Mouqrin (un de ses demi-frères) comme Vice-prince héritier, ce qui le met en seconde position après son successeur logique, le prince héritier Salman. Or les deux ne devraient pas avoir un règne très long, voire inexistant : le prince Salman souffre de la maladie d’Alzheimer ; tandis que le prince Mouqrin, descendant certes du roi Ibn Saoud, a pour mère une simple concubine yéménite qui fragilise sa légitimité au trône face au conseil d’allégeance. En instituant le titre de Vice-prince héritier et usant du décret royal, le roi Abdallah empêche en théorie toute remise en cause de cet ordre de succession privant le prince Salman de choisir son héritier. En nommant Mouqrin, le dernier fils d’Ibn Saoud, il assure la transition du pouvoir à la deuxième génération des fils d’Abdelaziz et espère en retour des faveurs de Mouqrin pour ses fils.

Par conséquent, le roi Abdallah cherche alors à privilégier sa descendance, compte tenu qu’il n’a pas de frères germains. C’est pourquoi il pousse ses fils aux postes clés du royaume : son fils aîné Mithab a été promu à la fonction prestigieuse de chef de la Garde nationale (sorte de garde prétorienne saoudienne) avec le titre de ministre de plein exercice ; un autre de ses fils, Turki, au poste de gouverneur de Riyad, considéré comme un tremplin pour la course à la succession. En parallèle, le roi a fait le ménage à certains postes clés du régime en remerciant des adversaires potentiels pour ses fils.

Alors que la transition générationnelle se fait progressivement à Riyad, les rivalités entre les clans au sein des Saoud et la récente valse de nominations complexifient la lecture de l’avenir stratégique de ce pays. En effet, les divergences d’opinions et de choix d’orientations stratégiques entre les clans Saoud sont importantes, ce qui explique en partie cette lutte pour les postes clés du royaume. Le roi Abdallah, malade et âgé de près de 90 ans, abat ainsi ses dernières cartes en espérant anticiper au mieux l’avenir de son pays et de sa famille.

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