Akkuyu, la centrale nucléaire au cœur du triangle Turquie-Russie-Europe
La centrale nucléaire d’Akkuyu est la première en Turquie. Elle est opérée par Akkuyu Nükler A.Ş., la filiale turque de l’entreprise russe Rosatom. Il existe deux autres projets de centrales nucléaires en Turquie, mais ils restent pour le moment au stade de discussion.
Projet nucléaire turc

La Turquie connaît divers projets nucléaires dès les années 1960. C’est finalement l’appel d’offres de 2007 qui se conclut par un accord russo-turc en 2010. Les travaux sont entrepris à partir de 2015 et se poursuivent, malgré la crise russo-turque impliquant la destruction d’un avion russe. La mise en service du premier réacteur est lancée en juillet 2025. Trois autres réacteurs doivent voir le jour dans les prochaines années.
Pour la Turquie, les enjeux sont multiples. La centrale nucléaire d’Akkuyu lui permet principalement de bénéficier d’une électricité à prix fixe. Parallèlement, elle participe aussi à la réduction de ses émissions de carbone dans le cadre de son objectif de neutralité carbone à l’horizon 2053. Enfin, elle aide à diminuer sa dépendance aux hydrocarbures importés. Par ailleurs, le pays n’a pas à prendre en charge la gestion des déchets nucléaires liés à la centrale.
Cette coopération soulève toutefois des questions quant à l’autonomie énergétique et stratégique de la Turquie. Entre autres, le statut juridique du site d’Akkuyu est particulier. Le territoire accueillant la centrale a été désigné comme une « zone de sécurité spéciale », dont l’accès est réservé à la puissance étrangère qui l’exploite, en l’occurrence la Russie. À cela s’ajoute une forte dépendance technologique, puisque l’ensemble du cycle du combustible de la centrale repose sur la Russie.
La carte nucléaire russe
Pour la Russie, Akkuyu représente un projet stratégique à la fois industriel et géopolitique. Tout d’abord, la centrale constitue une vitrine du savoir-faire nucléaire russe. Elle permet également à Rosatom de démontrer sa capacité à construire et à exploiter une centrale à l’étranger, dans un cadre réglementé par des standards internationaux et européens de sûreté.
Le projet permet également à la filiale de Rosatom, Akkuyu Nükleer A.Ş., de s’implanter durablement en Turquie. Grâce au modèle « Build-Own-Operate », Rosatom conserve un rôle central dans la propriété et l’exploitation de la centrale. Cette structure renforce ainsi les liens énergétiques entre Ankara et Moscou.
Cependant, le projet reste exposé aux sanctions occidentales imposées à la Russie depuis l’invasion de l’Ukraine. Les restrictions qui visent les banques russes et les transactions internationales complexifient notablement les financements russes d’Akkuyu.
Entre influence et dépendance européenne
Pour l’Union européenne (UE), Akkuyu constitue d’abord un exemple de l’influence de ses normes en matière de sûreté nucléaire, qui servent de référence au projet. Mais la centrale soulève également une question énergétique et géopolitique. L’UE cherche à réduire sa dépendance aux hydrocarbures et à l’énergie russes. Or, l’électricité produite en Turquie pourrait, indirectement, circuler vers le marché européen grâce aux interconnexions électriques du pays avec l’Europe du Sud-Est. En effet, des échanges peuvent avoir lieu entre pays voisins afin de compenser une sur-production ou une sur-consommation dans un pays. De facto, sur le réseau Turquie-Europe du Sud-Est, une partie des revenus générés par l’électricité, qui circulerait alors, reviendrait donc à la Russie via sa filiale Rosatom.
Akkuyu pourrait ainsi créer une nouvelle forme de dépendance indirecte à la Russie. En effet, elle maintiendrait une présence russe au sein d’une chaîne énergétique connectée au marché européen. La question du respect et de l’efficacité des sanctions européennes se pose donc également, même si l’électricité produite à Akkuyu est avant tout destinée à répondre aux besoins du marché turc et que ce dernier est indépendant des sanctions européennes.
Conclusion
Akkuyu dépasse ainsi largement le cadre d’un simple projet énergétique. Pour la Turquie, la centrale représente un pas vers la diversification de son mix énergétique et de ses partenaires, tout en créant une nouvelle dépendance technologique vis-à-vis de la Russie.
D’un point de vue russe, elle constitue à la fois une vitrine pour Rosatom et un moyen de renforcer durablement son influence en Turquie.
Du côté de l’Union européenne, enfin, le projet illustre les limites de la volonté de réduire les dépendances énergétiques à la Russie, dans un espace où les réseaux électriques et les intérêts économiques restent étroitement liés.
Par ailleurs, il s’agit aussi de ne pas oublier les répercussions et inquiétudes régionales que peut provoquer la centrale sur les voisins de la Turquie.


