La Nouvelle-Calédonie face à l’Histoire (1/8) - Les Yeux du Monde

La Nouvelle-Calédonie face à l’Histoire (1/8)

Dossier sur le référendum d’autodétermination néocalédonien du 4 novembre 2018

Phase finale d’un processus entamé il y a 30 ans, le 4 novembre prochain, la Nouvelle-Calédonie fera face à son histoire. Moment rare pour l’une et indivisible République française, les Néocalédoniens ont la possibilité de prendre leur distance avec la Métropole. Lorsqu’il s’agit d’accéder à l’indépendance, une vision critique de la situation de son pays est nécessaire. Il faut alors garder la passion constructive, et refroidir les désirs déstabilisateurs. À cet égard, Friedrich Nietzsche enseignait que « l’indépendance est un privilège » puisqu’elle est dévolue à ceux qui en connaissent les enjeux. Il faut ainsi avoir la lucidité de comprendre quels seront les défis d’un lendemain où les responsabilités vont se multiplier, et établir si l’émancipation sera vectrice de progression ou de régression. En espérant accompagner le lecteur dans la construction de sa réflexion et afin de permettre au plus grand nombre de comprendre les enjeux afférant au référendum d’autodétermination néocalédonien, l’ambition de cet ensemble d’articles est de vous présenter la situation néocalédonienne à la veille du vote le plus important de son histoire.

Carte des provinces de Nouvelle-Calédonie.

Chapitre 1 – Au commencement, les “Évènements”

Possession française depuis septembre 1853, la Nouvelle-Calédonie fut d’abord une colonie de bannissement avant de devenir la seule colonie de peuplement française avec l’Algérie. Avant l’arrivée des colons, une population autochtone habitait l’île. Nommés « Kanaks », jamais réduit en esclavage, ils ont cependant été soumis au Code de l’indigénat, les cantonnant géographiquement et occidentalisant leurs manières de vivre. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Code de l’indigénat est levé et les Kanaks accèdent progressivement à l’entièreté de leurs droits civiques. À la suite du processus de décolonisation, entamé dans les colonies françaises après la Seconde Guerre mondiale, avec la succession d’indépendance dans le Pacifique océanien, la reconnaissance de la culture kanake par des ethnologues comme une culture homogène et ancienne ou encore l’émergence de leaders kanaks charismatiques, tels Jean-Marie Tjibaou, la question de l’indépendance commence à se poser chez la communauté mélanésienne au milieu des années 1970.

L’élection de François Mitterrand suscite de nombreux espoirs de changement mais le Front de Libération National Kanak Socialiste (FLNKS) est déçu par les propositions faites par le gouvernement sur les droits fonciers et sur le processus d’autodétermination. En 1984, il boycotte les élections territoriales, dresse des barrages sur les routes, chasse les éleveurs « caldoches » de leurs exploitations, notamment dans le nord et l’est du territoire, et met en place un « Gouvernement provisoire de Kanaky » avec pour but de préparer l’indépendance kanake socialiste. C’est le point de départ de quatre années de conflits politiques, à forte connotation ethnique, appelées les « Évènements ». Dans les deux camps, kanaks et caldoches, des milices se forment et s’affrontent. L’état d’urgence est déclaré en 1985 mais aucun gouvernement n’arrive à apaiser cette crise qui dégénère en guerre civile.

Le problème néocalédonien dépasse les frontières françaises. Le Vanuatu fait du sort des Kanaks une priorité et va offrir une tribune internationale à la cause indépendantiste, colportant l’image d’une France colonisatrice. La Libye, en guerre contre la France au Tchad, décide de soutenir les leaders du FLNKS. Elle les accueille à Tripoli pour assister en 1986 à la conférence du Comité International des pays anticolonialistes et lui fait parvenir des armes via Port-Vila. Lorsque l’Australie découvre la manœuvre, elle rappelle à l’ordre les autorités ni-vanuatues. Peu enclin à accepter des réprimandes de son voisin australien, le Premier ministre, Walter Lini, décide de fermer son espace territorial aux avions et navires militaires australiens. Les autorités australiennes reprochent dès lors à la France de concourir à la déstabilisation de la région et d’encourager le ralliement des Etats insulaires du Pacifique au bloc communiste.

Alors que la situation ne cesse de s’envenimer, le paroxysme des « Évènements » est atteint le 22 avril 1988 lorsque la gendarmerie de Fayaoué, à Ouvéa, est attaquée. 4 gendarmes sont assassinés et seize autres sont pris en otage. Le 5 mai, alors que les élections présidentielles pressent le gouvernement de trouver une sortie de crise, le GIGN lance l’opération Victor et libère les otages. 19 preneurs d’otages sont alors tués dans des conditions que les autorités admettent « contraire au devoir militaire ».

Cet épisode choque fortement la population néocalédonienne et pousse les leaders des deux camps à négocier une issue pacifique. Les 26 juin et 20 août 1988, sous l’égide de Michel Rocard, les Accords Matignon-Oudinot sont signés. Ils octroient des garanties institutionnelles et économiques à la société kanake, prévoient une période de développement de dix ans et placent la Nouvelle-Calédonie sous statut provisoire. C’est une paix fragile qui s’installe sur un territoire dont la population, profondément bouleversée par quatre années de guerre civile fratricide, n’aspire qu’au retour de la paix malgré les nombreuses dissensions qui perdurent.

Déjà embarrassée par sa politique nucléaire, et notamment l’affaire du Rainbow Warrior, la gestion du dossier néocalédonien n’aide pas la France à redorer son image dans le Pacifique océanien. Victime de la piètre opinion que les Etats de la région ont d’elle, les années 1980 marquent, pour la France, le début de deux décennies de déclin de son influence dans la région.

© AFP / Des militaires français des forces armées de la Nouvelle-Calédonie surveillent, le 6 mai 1988 à Ouvéa, les armes retrouvées lors de l’assaut de la grotte de Gossanah dans laquelle des militants indépendantistes avaient pris en otage des gendarmes de la gendarmerie de Fayaoué.

Bastien VANDENDYCK 

 

Notes :

1. Le Code de l’indigénat que le gouvernement français imposa à l’ensemble de ses colonies assujettit les autochtones et les travailleurs immigrés aux travaux forcés, à l’interdiction de circuler la nuit, aux réquisitions, aux impôts de capitation sur les réserves et à un ensemble d’autres mesures tout aussi dégradantes. Il s’agissait d’un recueil de mesures discrétionnaires destiné à faire régner le « bon ordre colonial », Le Code de l’indigénat distinguait deux catégories de citoyens : les citoyens français et les sujets français, c’est-à-dire les Africains noirs, les Malgaches, les Algériens, les Antillais, les Mélanésiens, etc. Les sujets français soumis au Code de l’indigénat étaient privés de la majeure partie de leur liberté et de leurs droits politiques. Ils ne conservaient au plan civil que leur statut personnel, d’origine religieuse ou coutumière.

2. Samoa occidentales en 1962, Nauru en 1968, Fidji et Tonga en 1970, Papouasie-Nouvelle-Guinée en 1975, les îles Salomon et Tuvalu en 1978, Kiribati en 1979, Vanuatu en 1980.
3. Né à Hienghène le 30 janvier 1936 et mort à Ouvéa le 4 mai 1989, il est la principale figure du nationalisme kanak et du mouvement indépendantiste.

4. Les caldoches sont les descendants des premiers immigrants. Nombreux, il possède beaucoup d’exploitations agricoles et commerciales. Ils sont après les kanaks, la deuxième souche de population de l’île.
5. Anciennement Nouvelles-Hébrides, et qui a pris son indépendance de la France et de la Grande-Bretagne en 1980.

6. Capitale du Vanuatu.

7. Mohamed-Gaillard, Sarah, Histoire de l’Océanie, Paris, Armand Colin, coll. « U », 2015.

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