La Nouvelle-Calédonie face à l’Histoire (8/8) - Les Yeux du Monde

La Nouvelle-Calédonie face à l’Histoire (8/8)

Chapitre 8 – Quelle réalité géopolitique après l’indépendance ?

« L’indépendance, c’est la souveraineté, c’est la capacité de choisir soi-même ses interdépendances ». Et si Michel Rocard, personnalité centrale des Accords Oudinot-Matignon, avait déjà entrevu les limites d’une Nouvelle-Calédonie indépendante ? Car si l’ambition de devenir une nation indépendante anime depuis longtemps le camp des indépendantistes, un constat objectif doit être fait sur la viabilité d’une telle entreprise, sans logique manichéenne et politique aucune.

Dans un environnement où la Chine œuvre à la croissance de son influence (1) et attise les craintes des puissances occidentales traditionnelles, pouvoir se prémunir de l’appétit de puissances étrangères est un luxe. Même les leaders régionaux, les Fidji notamment, ont choisi un camp dans ce qui s’annonce comme une course à l’influence. Alors que le précédent taïwanais avait déjà alerté les spécialistes sur les ambitions de la Chine en la matière (2), le récent lancement de la Nouvelle Diplomatie du Pacifique – menée par les Fidji depuis sa mise au ban du concert des nations en 2009 (3) et financé par la Chine – confirme le positionnement de plus en plus stratégique de Pékin dans une zone que les Occidentaux ne semblent plus en mesure de « tenir ». Aussi, le Pacifique océanien a bel et bien cessé d’être un « lac occidental » (4) pour devenir le laboratoire très actuel des relations sino-occidentales.

Aujourd’hui, malgré des ressources minières immenses et des indicateurs socio-économiques élevés, l’économie de la Nouvelle-Calédonie reste fragile car exposée aux fluctuations du cours du nickel et encore pour trop dépendante du soutien financier français. Son « indépendance » internationale – autrement dit le fait qu’aucune puissance régionale ne puisse s’immiscer dans ses affaires internes comme c’est le cas de la quasi-totalité de ses voisins, même les plus puissants (5) – est garantie par la cinquième puissance mondiale, qui, bien que peu présente dans la région, peut s’enorgueillir de posséder un siège de membre permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, l’une des armées les plus puissantes et opérationnelles du monde, et l’arme nucléaire. Des atouts pour le moins dissuasifs.

© VANDENDYCK Bastien / La présence américaine dans le Pacifique Océanien
© VANDENDYCK Bastien / L’influence chinoise dans le Pacifique Océanien

Quelle indépendance pour la Nouvelle-Calédonie ?

Autrement dit, la Nouvelle-Calédonie profite aujourd’hui amplement des apports de la République française, sans lesquels sa position à l’international serait bien plus compliquée. Ses multiples atouts ne sont d’ailleurs pas sans animer l’intérêt chinois : des ressources minières et halieutiques de qualité en quantité substantielle, une diaspora déjà implantée sur le territoire et une situation tribale et politique suffisamment conflictuelle pour lui permettre de profiter des antagonismes afin de s’installer de manière très localisée, dans le but de poser les jalons d’un développement à long terme. Nous retrouvons des similitudes avec la Papouasie-Nouvelle-Guinée, où la Chine concurrence frontalement l’ancienne puissance coloniale australienne pourtant profondément ancrée dans le pays. D’autres pays, beaucoup plus fragiles ont également rejoint la sphère d’influence chinoise. Parce qu’elle offre des garanties financières que les grandes institutions internationales ne veulent plus octroyer à ces pays déjà surendettés – comme les Tonga dont la Chine possède 62% de la dette nationale (6) – mais aussi parce qu’elle offre des opportunités diplomatiques en accord avec la politique des dirigeants à la tête de nations trop peu influentes et qui entretiennent de lourds ressentiments à l’encontre de leurs anciennes puissances coloniales – le Vanuatu par exemple.

Il est impératif que les indépendantistes prennent conscience qu’ils ne pourront jamais lutter efficacement contre l’influence des grandes puissances régionales. Si elles peuvent paraître aujourd’hui comme un moyen d’atteindre plus facilement leurs objectifs politiques, ils pourraient le payer le prix fort. La Nouvelle-Calédonie, aussi riche et solide puisse-t-elle être, ne fera jamais le poids face aux desseins politiques chinois. Aussi, doit-elle faire le choix de la protection et du financement pour son développement et ce sans contrepartie. En définitive, ce qu’elle a déjà.

Trop naïfs sont ceux qui pensent qu’un siège à l’ONU est gage d’indépendance et de souveraineté : l’ONU est une vieille institution dont seuls les membres permanents et les pétromonarchies du Golfe tirent profit. Nauru, voisin polynésien de la Nouvelle-Calédonie en grande difficulté financière a récemment accepté de reconnaître l’Abkhazie du Sud en échange d’une somme importante de Moscou. La diplomatie du chéquier, voilà à quoi s’expose une Nouvelle-Calédonie indépendante. « Choisir ses interdépendances », c’est la mission des indépendantistes. Ils doivent décider quel partenaire est le plus à même d’assurer le développement de la Nouvelle-Calédonie. La marche vers une plus grande autonomie a débuté, et rien ne l’entravera. Attention toutefois à ne pas se tromper de chemin, et de se rappeler que qui veut voyager loin doit ménager sa monture.

La Nouvelle-Calédonie construit lentement mais sûrement une identité pacifiée, forte, capable d’être un exemple probant pour qui souhaite s’en inspirer. Les velléités politiciennes, dont le temps est l’urgence, inadapté à un projet sociétal qui nécessite de s’inscrire sur le long terme, ne doivent pas gêner cette jeune et prometteuse croissance, au risque de laisser un territoire fragile et isolé, seul, dans un Pacifique océanien de plus en plus conflictuel. Il sera inutile alors, en cas de difficultés, de faire appel à la France. À l’heure où l’argent public manque et où les territoires d’Outre-mer n’ont toujours pas convaincu les décideurs métropolitains du grand intérêt qu’ils représentent pour la République française, il sera compliqué pour un chef d’Etat de justifier une coûteuse intervention à 22 000 kilomètres de la Ville Lumière. Le locataire de l’Elysée aura alors beau rôle de « plagier », non sans sarcasme, les propos de Jacques-Bénigne Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ».

Bastien VANDENDYCK

(1) Lire à ce sujet, Bastien, Vandendyck, Développement de l’influence chinoise dans le Pacifique océanien, Revue juridique, politique et économique de Nouvelle-Calédonie, Premier semestre 2018.

(2) Le Pacifique océanien compte environ 30% des pays qui reconnaissent Taïwan. Aussi, la Chine a longtemps œuvré dans la région pour récupérer ses soutiens et affaiblir son ennemi historique.

(3) Après le « coup d’état » de 2006.

(4) De l’expression du Sénat américain dans les années 1950 qui définissait le Pacifique océanien comme un « lac américain ».

(5) Si l’Australie ou la Nouvelle-Zélande ne sont pas dépendantes de la Chine, l’interdépendance économique avec Pékin oblige Canberra et Wellington à agir avec prudence dans la région, même dans leur pré-carré historique – la Papouasie-Nouvelle-Guinée pour l’Australie par exemple.

(6) Les Tonga doivent plus de 113 millions d’euros aux banques chinoises – Mohamed-Gaillard, Sarah, Histoire de l’Océanie, Paris, Armand Colin, coll. « U », 2015

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