Guerres justes et injustes - Michael Walzer - Fiche de lecture - Les Yeux du Monde

Guerres justes et injustes – Michael Walzer – Fiche de lecture

Penser la morale dans la guerre, le juste et l’injuste dans la bataille, c’est la lourde entreprise que s’est proposé de poursuivre l’actuel professeur émérite de l’Institute for Advanced Studies de Princeton, Michael Walzer. Philosophe de formation, il a travaillé sur de nombreux thèmes tels que la politique, la justice ou encore l’égalité. Penseur de l’actuel et du politique, il s’est intéressé de près aux guerres contemporaines depuis la guerre américaine au Vietnam, en passant par les guerres d’Irak et les attentats terroristes. La dynamique éthique de l’action dans la guerre représente l’un des axes les plus importants de ces travaux que l’on peut retrouver dans des ouvrages tel que De la guerre et du terrorisme ou encore, bien évidemment, l’ouvrage qui est à la naissance de la présente fiche de lecture : Guerres justes et injustes.

La guerre juste n’est-elle qu’une utopie ?

Cet ouvrage ne représente pas seulement un essai philosophique sur la notion de “guerre juste” comme a pu le théoriser Thomas d’Aquin, mais il est tout à la fois essai philosophique et étude historique. En effet, la théorie de la guerre juste ne se dévoile pas, dans ce livre, à travers la juxtaposition d’idées et de réflexions, mais à partir des réalités historique de ce monde, ce que Michael Walzer nomme « l’argumentation morale avec exemples historiques ». Plus qu’un ouvrage philosophique, Guerres justes et injustes est en fait une étude minutieuse de tous les aspects stratégiques et opérationnels de la guerre. A travers ce dictionnaire philosophique, ou se mêlent pensées et exemples, Michael Walzer se pose une question simple qui sera à la source même de toute sa démarche sur la justice et l’injustice dans la guerre : n’y-a-t’il pas, au-delà des contingences juridiques de la guerre, une morale universelle qui sous-tend nos jugements et nos actions ?

Thématiques abordées

La naissance et toute la structure sur laquelle va se fonder le livre de Michael Walzer repose sur une distinction et une hypothèse. Tout d’abord, la distinction s’effectue entre la loi et la règle. La loi est, pour l’auteur, la loi morale, soit la reconnaissance de principes moraux universels qui échappent aux contingences de la règle ou du code, car ces dernières sont des créations juridiques de lois et ne sont pas spontanées. Ces règles naissent à travers des conventions comme celles de La Haye ou de Genève. Cette distinction fondamentale donne naissance à l’hypothèse qui structure et guide toute l’argumentation de Michael Walzer à travers son livre. Elle s’établit, en premier lieu, sur l’idée que tout débat se tient dans une sphère commune, voire universelle de compréhension, ce qui permet ainsi l’existence même du débat. Sans cette sphère de critères partagés, sans cet espace commun de compréhension, le débat n’existe pas, il n’y a que des positions claniques et particulières. Cependant, l’existence même de cette sphère conduit à l’acceptation d’une vision fondatrice de la morale, du juste et de l’injuste, en somme de l’essence même de la vérité du Bien et du Mal comme le suggère Michael Walzer : « L’examen qu’on peut en faire révèle, à mon sens, une vision exhaustive de la guerre en tant qu’activité humaine, ainsi qu’une doctrine morale plus ou moins systématique qui, parfois, mais pas toujours, empiète sur la doctrine légale établie ». Ce que Michael Walzer crée, par cette simple observation, c’est la croyance en une morale universelle intrinsèquement humaine. Il essaye de dépasser la question sociale et le cadre juridique comme modeleurs de l’existence et donc du jugement humain. Pour lui, il y a dans le jugement moral, une part d’universalité qui tranche instinctivement entre le bien et le mal, entre le juste et l’injuste, en dépit des règles, en dépit du code, en dépit du monde construit, du monde social.

A travers cet outil conceptuel, Michael Walzer interroge l’éthique et la morale dans la guerre. Une morale qui se veut donc quasi-instinctive et universelle et qui viendrait ainsi confirmer l’existence des guerres justes.

L’ouvrage se découpe ainsi en cinq parties. Ce découpage est guidé par les concepts du jus ad bellum, le droit d’entamer la guerre, et du jus in bello, le comportement juste dans la guerre. Si la première partie est consacrée à sa réalité morale, autrement dit à sa réalité conceptuelle, la deuxième et la troisième partie traitent respectivement du jus ad bellum et du jus in bello. En effet, la deuxième partie intitulée «  La théorie de l’agression » s’attarde sur les théories d’intervention ou encore de guerre préventive. Au travers d’une multitudes d’exemples historiques conséquents, l’étude est mise sur la cause juste de la guerre. La troisième partie, « La convention de la guerre » interroge, quant à elle, le comportement dans la guerre. Cette partie est importante car elle s’attarde de manière individuelle au développement et à la réflexion de la morale en guerre. Le chapitre du « soldat nu », par exemple, met, de manière très réaliste, en scène cette morale universelle qui nous fait voir un homme à la place d’un soldat, un frère humain à la place d’un ennemi. La quatrième partie que l’auteur a nommée « Les dilemmes de la guerre » questionne l’adéquation entre les moyens et les fins. C’est l’invention du concept de l’échelle mobile qui prône que « plus la guerre est juste, plus il y a de droits ». Enfin, la cinquième partie, «  La question de la responsabilité », revient sur ce qui est au cœur même de l’ouvrage, qu’on a pu entrevoir dans le chapitre du « soldat nu » : l’existence d’une morale individuelle et universelle qui pèse sur une responsabilité particulière malgré les contingences du groupe social et de règles diverses.

Ainsi, au fil de ses parties, l’auteur détaille et commente tous les aspects de la guerre sous un angle qu’il veut moral. L’exemple historique lui sert de validité empirique et permet l’ancrage de son œuvre dans une réalité qu’il veut la plus proche possible, à l’instar de la guerre. Bien que l’ouvrage de Michael Walzer ne ressemble pas à un traité philosophique, il expose à la fin ce qui pour lui représente une guerre juste : « La limitation de la guerre est le début de la paix ». Ainsi, l’auteur reconnaît la permanence de la guerre dans l’Histoire, l’usage nécessaire de la violence mais aussi l’inutilité de la non-violence dans certains cas. Pour lui, la guerre n’est pas qu’un élan vers les moyens absolus, comme le théorisait Clausewitz, la guerre peut être limitée et c’est dans cette limitation qu’est la différence entre le juste et l’injuste. Cette limite sur quoi repose-t-elle ? Elle repose sur le code et la règle qui s’inspirent eux-mêmes de la loi morale dont il a pu trouver l’existence maintes et maintes fois dans tous les exemples historiques qu’il a cités à travers son essai. La guerre c’est l’enfer, certes, mais elle n’est pas un chaos car elle naît d’une moralité universelle qui, par sa prise en compte, peut la limiter et la cadrer.

Analyse critique

Cependant, à la lecture de son ouvrage, trois critiques peuvent être formulées qui touchent autant à un flou structurel de l’ouvrage même, qu’à une bataille conceptuelle et philosophique plus profonde qui tâchera d’être explicitée dans cette présente partie.

Tout d’abord, l’oeuvre de Michael Walzer se présente à nous comme un essai philosophique par la formation philosophique de l’auteur mais aussi par le titre même de l’ouvrage qui renvoie à tout un courant de pensée étudié aussi bien par des courants religieux (le Mahabharata avec la chronique du prince Ajurna) que philosophiques (Saint Thomas D’Aquin). On est ainsi en droit de s’attendre à un traité philosophique créant des concepts et venant contredire ou approuver ce que ses prédécesseurs ont pu penser sur la question. La matière est conséquente, les questions nombreuses, la structure philosophique déjà présente, Michael Walzer, dans sa grande compétence philosophique, ne pouvait ignorer cet historique notionnel et conceptuel. Hors, à la lecture, on se retrouve décontenancé car ce n’est qu’a de très rares moments que Walzer entame une argumentation philosophique, ou fait appel à des auteurs philosophiques, à leurs concepts ou à leurs pensées. L’ouvrage prend plutôt la forme d’un immense travail de compilation quasi-exhaustif de toutes les notions de la guerre : siège, agression, intervention, guerilla, dissuasion, occupation, résistance, etc… . A chaque étude d’une de ces notions, Walzer en interroge l’essence, sa justesse et sa dissonance morale et juridique, mais il ne conceptualise pas. Il appuie ensuite ce traitement d’exemples historiques précis. Cependant, ce travail, certes peu philosophique, n’est pas sans originalité et permet de questionner la guerre dans sa réalité historique, loin de grands principes qui peuvent paraître désuets sur la scène guerrière. Pour conclure, cette première critique, il convient d’ajouter une autre remarque. Comme il le fut dit précédemment, l’oeuvre de Michael Walzer repose sur une problématique bien précise et très ambitieuse : prouver l’existence d’une morale universelle sur laquelle le monde crée des critères communs de délimitation du bien et du mal, du juste et de l’injuste. Cette problématique est clairement établie dans sa préface cependant, au travers de son livre, cette question est moins discernable. Certes, elle constitue le fil conducteur de sa pensée et se retrouve surtout dans ses exemples historiques, son « argumentation morale », mais elle n’est pas approfondie, complexifiée, et surtout conceptualisée.

Au-delà de cette première critique, deux autres critiques peuvent être formulées concernant la problématique et la vision de la guerre juste de Michael Walzer. Dans sa postface, après avoir constaté la permanence de la violence dans l’histoire humaine et la relativité d’une stratégie de non-violence face à la guerre, Michael Walzer clôt son ouvrage sur cette définition de la guerre juste : « La limitation de la guerre est le début de la paix ». La guerre juste serait donc pour lui, une guerre limitée non pas uniquement par des moyens juridiques car cela est déjà le cas mais surtout moralement, dans la prise de conscience de chacun des limites morales d’une victoire. C’est une définition qui présente quelques problèmes car l’auteur lui-même ne nous indique en rien comment parvenir à cette morale commune et à faire comprendre à l’autre que nous la partageons. Il ne définit pas non plus, en termes clairs, ce qu’est cette morale si ce n’est en la définissant de manière quasi-instinctive comme les récits du chapitre du « soldat nu » le montre. De même, Michael Walzer ne répond pas à une question philosophique fondamentale : est-ce que l’essence précède l’existence ou, comme l’affirme Sartre, l’existence qui précède l’essence ? Autrement dit, il ne prend pas en compte les morales particulières, ethniques et sociale des individus de pays et croyances différentes car, justement, les guerres ont été dans beaucoup de cas, causées par une incompréhension culturelle ou religieuse.

Enfin, il s’oppose de manière radicale aux concepts de Clausewitz sans pour autant prendre la peine de s’y attaquer de front. Certes, il réserve quelques pages à l’argumentation de Clausewitz sur la guerre mais il n’expose que sa pensée de manière très synthétique. Avec le concept de guerre absolue, Clausewitz affirme que, malgré la limitation intrinsèque par un code guerrier, la guerre tend à n’obéir qu’à la guerre, et cette escalade, qui n’est pas automatique à chaque conflit, contrairement à ce que peut penser Walzer obéit à une morale extrinsèque qui n’est pas « philantropique » comme peut le penser Clausewitz, mais qui est purement humaine. C’est la morale humaine, poussée à bout, qui n’est plus remplie que de réflexes sauvages et de pulsions de mort, qui pousse le conflit à des confins infernaux. Cependant, si on prend l’autre côté, soit la guerre par la raison, la guerre par la règle et par la limitation, on observe la même cruauté, la même froide pulsion de meurtre. Et cette observation est récente puisqu’elle date de la Seconde Guerre mondiale, de la politique antisémite du régime nazi, des camps de la mort. Dans l’histoire, il n’y eut pas de violence limitée, ordonnée, réglementée et systémique comme en apporte la preuve le génocide juif et les camps d’extermination. Ainsi, on peut encore se demander si la limitation de la guerre est le début de la paix, comme l’affirme Michael Walzer.

About Julien QUINET

Diplômé du master 2 Défense, sécurité et gestion de crise à l'IRIS, je m'intéresse particulièrement aux enjeux de défense et du renseignement, ainsi qu'au Moyen-Orient.

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