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La lutte pour le contrôle des eaux dans la vallée de la Ferghana

 

A cheval entre l’Ouzbékistan, le Kirghizistan, et le Tadjikistan, la région de la Ferghana est une des zones les plus densément peuplées. Habitée depuis des siècles, et réputée pour ses terres fertiles, elle abrite en effet à elle seule plus d’un cinquième de la population d’Asie centrale. Traversé par le Syr-Daria, cet ilot de verdure entouré de hauts sommets suscite également la convoitise pour ses ressources. Au-delà de son sous-sol riche en minerais, et notamment en uranium, l’eau fait l’objet de toutes les convoitises dans une région convertie de force à l’agriculture irriguée sous l’ère soviétique.

Des tensions sur fond de conflits inter-ethniques

Cerclée de hautes montagnes et traversée par les rares fleuves de la région, la vallée de la Ferghana s’établit à cheval sur trois États.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la région qui englobe la vallée de la Ferghana voit cohabiter une mosaïque de peuples aux influences bien diverses. Parmi elles, deux civilisations marquent tout particulièrement l’Asie centrale de leur influence. D’une part, des nomades turco-mongols qui parcourent les steppes. D’autre part, une population plus sédentarisée et influencée par l’ancienne domination Perse.

L’intégration à l’Empire Russe lors du XXe siècle transformera définitivement la région. Les autorités soviétiques importent en effet le concept d’Etat Nation en Asie centrale. Et cela alors même que la vallée en représentait l’exemple opposé :  Kipchaks, Kirghizes, Ouzbeks, Sartes, Tadjiks et Türks y vivant ensemble depuis des siècles. Malgré cela, la Ferghana est divisée pour faire obstacle à l’émergence d’une identité régionale. Plus tard, les nouvelles républiques indépendantes mettront tout en œuvre afin de poursuivre dans cette voie, craignant et réprimant tout mouvement politique et religieux qui leur échappe.

 

Une absence de coopération transfrontalière

Ces quatre pays sont donc intimement liés par la géographie, car tous traversés par le fleuve Syr-Daria. Pour Moscou, ce territoire comptait parmi les zones les plus fertiles et les plus adaptées à la production agricole de l’Asie centrale. La question de la répartition de l’eau fut donc réglée très tôt afin d’éviter tout problème entre les RSS tadjiks et kirghizes plus montagneuses et les RSS ouzbèke et turkmène politiquement plus influente et plus peuplée, mais surtout situées en aval des deux premières. Ainsi par exemple, Moscou avait coutume de faire libérer les trois quarts de l’eau du réservoir de Toktogul au Kirghizistan pendant l’été, pour satisfaire les besoins en irrigation de l’Ouzbékistan et du Kazakhstan durant la saison sèche.[1] En échange de quoi ces deux pays exportaient alors du gaz à destination de leurs voisins montagneux pour faire face à la hausse de la demande d’électricité durant l’hiver.

Cette structure de coopération a cependant volé en éclat au début des années 90. Désormais, chaque pays se lance dans une course aux projets pharaoniques afin de préserver son indépendance hydraulique. Kirghizstan et Tadjikistan en tête, dont les potentiels hydroélectriques sont parmi les plus importants de la planète.  Ainsi, le Tadjikistan, qui abrite déjà le plus haut barrage du monde (le Nurek), planche sur la construction d’une vingtaine de nouveaux aménagements, dont le gigantesque barrage de Rogun, qui serait alors le plus haut barrage du monde. En réponse, l’Ouzbékistan et le Kazakhstan en aval, ont donc annoncé la construction prochaine de plusieurs projets de barrages et de réservoirs.

Vers une pénurie d’eau dans la région

Depuis leur indépendance, aucune stratégie régionale cohérente de partage n’a été mise en place. Chacun des pays de la région poursuit séparément sa propre stratégie de développement, qui repose sur une utilisation intensifiée des mêmes ressources en eau, qui plus est via des infrastructures qui ont périclité car peu ou pas entretenues depuis la fin de l’ère soviétique. En effet, on estime que plus de 60% de l’eau extraite des rivières n’atteint pas les champs auxquels elle est destinée. Un gaspillage coûteux auquel il faut ajouter les problèmes de pollution de l’eau, du fait de l’extraction minière (notamment en uranium) pratiquée dans les années 70.

Dans les années à venir, la situation ne risque guère de s’améliorer. En effet, la fonte des glaciers tadjiks et kirghizes ne cesse de s’accélérer malgré leur altitude. Ce qui ne risque pas d’encourager une meilleure coopération entre les républiques d’Asie centrale pour le contrôle de l’eau. Pourtant, une solution simple consisterait à mettre sur pied un plan de partage des installations transfrontalières afin d’éviter de répliquer des aménagements coûteux pour chaque pays et de favoriser les échanges énergétiques entre ces derniers.

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[1] Isabelle DAMIANI, L’espace politique, « Ferghana : les étapes d’une matérialisation frontalière entre intention et réalité », février 2013, https://espacepolitique.revues.org/2651?lang=fr

About Bastien LE BARS

Étudiant à l'ESSEC (programme Grande École) et ancien étudiant de Sciences Po Rennes

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