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Les deux bases de la conquête fasciste du pouvoir

 
Jacques Doriot, grande figure de la collaboration après le relatif échec de son Parti Populaire Français, seul véritable parti fasciste d'importance ayant vu le jour en France.
Jacques Doriot, grande figure de la collaboration après le relatif échec de son Parti Populaire Français, seul véritable parti fasciste d’importance ayant vu le jour en France.

On l’a vu dans un article précédent, le fascisme est un mouvement flou et fluctuant, insaisissable dans ses fondements idéologiques. Il est néanmoins possible de définir deux piliers à partir desquelles les partis fascistes sont parvenus à conquérir le pouvoir en Italie dans les années 1920 et en Allemagne dans les années 1930 (les deux seuls exemples de fascisme « abouti »). En effet, pour prendre la tête de l’Etat, le mouvement avait besoin de deux choses : des moyens financiers colossaux et une base solide et suffisamment large de militants.

Les moyens financiers ont été apportés par la classe dirigeante économique, alliée de circonstance et temporaire. On peut discerner trois conditions absolument nécessaires à cette alliance. En effet, l’union d’une classe possédante, volontiers ultra-conservatrice ou réactionnaire, avec un mouvement politique aussi extrême dans ses positions (et même clairement anticapitaliste dans ses débuts) ne va pas de soi.

La première condition, c’est une situation d’impasse politique de la part d’une démocratie libérale incapable de trouver des solutions suffisamment fortes aux menaces qui se profilent. La (trop) jeune République de Weimar et la fragile monarchie parlementaire italienne ont constitué des terreaux particulièrement fertiles (à la différence de la France, certes traversée dans les années 30 par une crise politique de la IIIe République, mais où le système de démocratie libérale avait eu le temps de profondément s’enraciner au cours du XIXe siècle).

La deuxième, c’est un état de crise économique tellement avancé que la grande bourgeoisie devient prête à tout pour obtenir un retour à l’activité. Là encore, notons que la France a été bien moins sévèrement touchée par la crise des années 30 que l’Allemagne.

La dernière, c’est l’existence d’un péril révolutionnaire « rouge » qui menace gravement la classe supérieure, première cible des communistes : la terreur rouge a imprégné Italie et Allemagne à la suite des insurrections de 1919 (particulièrement en Allemagne avec la révolution spartakiste). A l’inverse, en France, la menace de révolution communiste n’a jamais été qu’une vue de l’esprit, un épouvantail agité par la droite française.

La base militante du fascisme est, elle, constituée des « classes moyennes inférieures », une petite bourgeoisie potentiellement déclassée. Pour que cette base se constitue et adhère au fascisme, la première guerre mondiale a été un évènement fondamental.

En effet, le conflit de 1914-1918 a tout d’abord crée une fracture idéologique profonde : le credo positiviste et scientiste, consensuel au XIXe siècle, est puissamment remis en question par les horreurs de la guerre. L’idée que l’Histoire serait une marche inexorable vers le progrès au travers de la science s’effrite.

Ensuite, le conflit a été déstructurant pour de nombreuses sociétés européennes. Les déséquilibres issus de la révolution industrielle se sont accentués. Une partie de la population ayant accédé à un certain « statut » (sous-officiers et officiers inférieurs) se retrouve déclassée dans son retour au civil. Sentiment accentué par l’incompréhension existant entre « le front » et  « l’arrière », et par la frustration face au résultat injuste du conflit (défaite pour l’Allemagne, rejet des revendications territoriales de l’Italie par l’Entente). Ces déclassés formeront les premiers carrés des fascismes naissant, tant en Italie qu’en Allemagne.

Enfin, l’expérience du combat a « remis au goût du jour » les valeurs (et l’esthétique) guerrières : courage, culte de l’exploit physique, fraternité née des tranchés, sacrifice de l’individu au profit du groupe, etc… Cet aspect sera décisif dans la structuration des premiers mouvements fascistes.

About Sylvain ZUBER

Sylvain Zuber est étudiant en dernière année à HEC Paris. Passionné d’histoire et de géopolitique, il est rédacteur pour Les Yeux du Monde depuis novembre 2011.

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