Gouverner sans gouverner : le retour stratégique de Nouri al-Maliki (5/5)
Le 11 novembre 2025, les Irakiens ont voté lors des sixièmes élections législatives depuis la chute de Saddam Hussein en 2003. Ce scrutin a confirmé la continuité plutôt que le changement. Elles montrent que la politique transactionnelle demeure dominante, au détriment d’une démocratie réellement transformationnelle. Plus de deux décennies après le début de la démocratisation en Irak, la compétition politique repose encore sur les réseaux de patronage, la mobilisation sectaire et les compromis entre élites, plutôt que sur des programmes politiques. Cette série d’articles analyse les élections irakiennes de 2025 à travers quatre angles complémentaires : le cadre institutionnel, les équilibres communautaires, la figure du Premier ministre sortant et le rôle structurant du Cadre de coordination chiite.

I. Nouri al-Maliki : un pouvoir hors fonction
L’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki (2006‑2014) est le seul Premier ministre irakien à avoir exercé deux mandats depuis le renversement de Saddam Hussein en 2003. Bien qu’il ait perdu son poste de Premier ministre après la chute de Mossoul aux mains du groupe État islamique, il reste le principal acteur dans la sélection du prochain Premier ministre. Il bénéficie d’une influence durable au sein du Cadre de coordination chiite. Bien que certaines rumeurs évoquent une volonté du Cadre de nommer une figure sans base politique, excluant à la fois Mohammad Shia al-Sudani et Maliki, ce dernier conserve un rôle clé dans le processus. Malgré son départ du gouvernement, il contrôle plusieurs réseaux politiques et sécuritaires à travers son parti État de droit, ses liens avec des milices armées et ses relations avec le pouvoir judiciaire, notamment avec le président du Conseil supérieur de la magistrature, Faiq Zaidan.
À l’issue de rivalités internes au camp chiite et d’un vote au Parlement le 30 décembre 2025, le poste de premier vice-président du Parlement (chiite) est revenu à Adnan Fayhan, du bloc Sadiqoon. Son opposant était un candidat du parti de l’État de droit, Mohsen al-Mandalawi. Les deux partis appartiennent au Cadre de coordination chiite, soulignant ainsi une dissension au sein du Cadre. De plus, le bloc Sadiqoon constitue le bras politique du groupe armé Asa’ib Ahl Al-Haq, classé organisation terroriste par les États-Unis.
II. Rivalité Maliki-Sudani et ligne dure du Cadre
En 2022, Maliki a réussi à faire élire son allié Sudani, alors relativement inconnu, au poste de Premier ministre. Toutefois, Maliki ne parvint pas à le contrôler, Sudani ayant ses propres ambitions politiques. En 2024, Maliki tenta de le pousser à la démission, l’accusant d’un scandale d’écoutes ciblant des membres clés du Cadre de coordination chiite, dont lui-même et son gendre. Sudani refusa et forma sa propre coalition en mai 2025.
Le parti État de droit, dirigé par Maliki, dispose de l’une des machines électorales les plus disciplinées du pays. Il a remporté 29 sièges aux élections législatives de 2025. En 2014, il dominait le Parlement avec 92 sièges avant que Maliki ne soit contraint de céder le poste de Premier ministre à Haider al‑Abadi sous la pression nationale et internationale liée à la montée de l’État islamique.
Au sein du Cadre de coordination chiite, Sudani bénéficie du soutien d’Ammar al‑Hakim et de l’ancien Premier ministre Haidar al‑Abadi, représentant les factions favorables à la politique institutionnelle plutôt qu’à l’influence militaire. En revanche, Maliki s’est allié aux chefs de puissantes factions armées, notamment Qais al‑Khazali et Hadi al‑Ameri, ce qui en fait le candidat des éléments les plus radicaux du Cadre.
III. Un système politique fragmenté et faiblement programmatique
La configuration politique actuelle en Irak est en grande partie intentionnelle et vise à empêcher le retour d’une autocratie à parti unique. Toutefois, la multiplication des acteurs politiques accentue la fragmentation du paysage irakien, affaiblit la responsabilité gouvernementale et entretient la rivalité entre factions au détriment des débats de fond. Déjà en 2006, au plus fort des violences sectaires, ces dynamiques étaient visibles. Deux décennies plus tard, les violences se sont calmées mais les identités ethniques et confessionnelles demeurent structurantes : les factions persistent et n’ont pas laissé émerger de grands partis fondés sur des programmes politiques cohérents.
Par ailleurs, la politique irakienne reste fortement lucrative. La plupart des partis irakiens opèrent comme des machines politiques personnelles, construites autour de figures dominantes ou de groupes armés, et fondées sur des réseaux clientélistes plutôt que sur un projet politique substantiel. Cette structure perdure parce qu’il est financièrement avantageux de diriger une petite formation capable de gagner des élections et d’en tirer des rentes.
5/5


