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Drones Shahed : comment Telegram alerte les Ukrainiens

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Pour suivre les drones kamikazes « Shahed » lancés par la Russie depuis le début de la guerre, des millions d’Ukrainiens s’en remettent à des canaux Telegram non officiels. Des canaux qui peuvent même parfois devancer les alertes officielles.

Depuis 2022, des millions d’Ukrainiens suivent la progression des missiles et des drones Shahed russes sur des canaux Telegram non officiels. En avril 2024, le média Espreso TV rapportait, par exemple, le quotidien d’une habitante d’Odessa, réveillée à 5 heures du matin par les notifications Telegram, annonçant l’arrivée imminente de drones russes sur sa ville. Ce recours à des canaux non officiels, indépendants de ceux créés par l’État ukrainien, illustre un phénomène inédit de veille citoyenne face à la menace aérienne.

Les drones Shahed-136 (Shahed en arabe signifie « Martyr ») ont été conçus par l’Iran et ont été rebaptisés « Geran-2 » par l’armée russe. Ce sont des drones kamikazes qui peuvent transporter des charges explosives de plusieurs kilos. La production de ces drones coûte entre 20 000 et 30 000 euros. Ils sont massivement utilisés par la Russie depuis l’automne 2022. Selon le Kyiv Post, en 2024, environ 12 000 drones ont été lancés sur l’Ukraine.

Un système de détection inédit contre les drones Shahed

Drones Shahed : épave d'un drone Geran-2 (version russe du Shahed-136 iranien) abattu à Kyiv en décembre 2022.
Restes d’un drone Geran-2 (Shahed-136) abattu à Kyiv, décembre 2022.

L’Ukraine a donc dû s’adapter à ces nouveaux drones kamikazes et développer un système de détection jusque-là inédit pour répondre à cette menace. Des milliers de téléphones mobiles sont désormais installés sur des poteaux électriques à travers tout le pays pour capter en continu le son caractéristique du moteur à piston des Shahed. Des ordinateurs analysent ensuite la force relative de ce son pour trianguler leur position et leur direction. Ce concept a été élaboré par deux ingénieurs ukrainiens dans leur garage en 2022. Il a été déployé à l’échelle nationale avec 15 000 capteurs pour un coût se situant entre 5 et 54 millions de dollars selon le Kyiv Post.

Ce réseau est alimenté par la population ukrainienne elle-même. Le gouvernement a créé un réseau de guetteurs, composé de militaires à la retraite, de bénévoles locaux et de civils, qui sont chargés de signaler par appel, SMS ou via des canaux Telegram, tout aéronef qu’ils auraient aperçu ou entendu. Ces canaux, selon Kyiv Post, sont devenus, en 2024, l’une des principales sources d’information pour que les militaires et les civils sachent ce que les habitants voyaient et entendaient lors des frappes. En 2025, les signalements sont nombreux et permettent de suivre les drones entrants quasiment en temps réel.

Telegram en Ukraine : l’impact des canaux non officiels

Parmi les canaux Telegram non officiels les plus connus, il y a Nikolayevsky Vanek, surnommé « VAnyok », qui dépasse les deux millions d’abonnés. Une Ukrainienne interrogée par Espreso TV décrit comment sa collègue règle son réveil sur ses publications : « S’il écrit que les avions ont décollé et que les missiles arriveront dans deux heures, elle se lève, boit un café et descend à l’abri. »

Ilhor, un étudiant de 21 ans qui vit à Kharkiv, une ville à 50 kilomètres de la frontière russe, décrit ce phénomène lié aux canaux Telegram : « Les gens suivent vraiment les canaux Telegram, ils trackent les décollages et les lancements. J’ignore dans quelle mesure ça les protège vraiment. Pour certains, c’est de la curiosité, l’illusion de contrôle. Si je sais que l’avion décolle, alors je suis ‘informé et armé’. C’est une forme d’illusion, mais les gens semblent se sentir mieux en suivant ces sources. »

Veille citoyenne : l’État ukrainien rattrapé par sa population

Face à l’ampleur de ces canaux non officiels, l’Armée de l’air ukrainienne a lancé son propre canal Telegram en juin 2023. Le colonel Yuri Ihnat, porte-parole de cette même armée, a publiquement reconnu que ce canal répondait à une pression populaire de plus en plus forte : « Les citoyens s’en préoccupent, il y a eu beaucoup de demandes de la part des médias. ». Cependant, les informations diffusées sur ce canal restent volontairement imprécises, la direction d’un potentiel drone n’est pas bien définie, par exemple.

La raison est que dès mars 2023, ce même colonel avait mis en garde les administrateurs de ces différents canaux. Certains diffusaient des captures d’écran issues d’un système militaire classifié qui affichaient les positions exactes des drones russes sur les radars ukrainiens. Le colonel avait alors déclaré que « informer l’ennemi est un crime contre l’Ukraine ». Selon lui, la Russie utilisait ces informations pour adapter ses trajectoires en temps réel.

Malgré ces avertissements, ces canaux non officiels n’ont pas disparu, ils se sont même développés. Selon une étude du Civil Network OPORA publiée en juillet 2023, Telegram était la principale source d’informations pour près de 71 % des Ukrainiens. Aujourd’hui, dans la guerre en Ukraine, chaque information peut servir d’arme : savoir où vole un drone susceptible d’exploser dans sa ville demeure une question profondément politique.

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Tristan Vautrin

Tristan Vautrin est étudiant en Master en Relations internationales et diplomatie à Genève. Il pratique l'OSINT et s'intéresse particulièrement aux enjeux de désinformation, à la politique étrangère française et à la gouvernance de l'intelligence artificielle.

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