L’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) : entre conflit mémoriel et lutte pour l’indépendance
Comme de nombreux épisodes de l’histoire de l’Europe centrale et orientale, le rôle de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) demeure au cœur d’un profond conflit mémoriel. Plus de 80 ans après les faits, les massacres de Volhynie continuent d’opposer les mémoires ukrainienne et polonaise. Par conséquent, ils alimentent encore aujourd’hui des tensions diplomatiques entre les deux États.
Il convient de préciser le contexte de l’emploi des termes « Ukrainiens » et « Polonais » dans cet article. Ils renvoient avant tout à des appartenances ethniques et culturelles, et non à la nationalité des individus. Avant la Seconde Guerre mondiale, une grande partie des Ukrainiens de Volhynie et de Galicie orientale avait la citoyenneté de la République de Pologne, dont les frontières comprenaient alors ces territoires.
De la collaboration avec l’Allemagne nazie à la création de l’UPA

En février 1940, une scission donne naissance à l’Organisation des nationalistes ukrainiens – B (OUN-B) dirigée par Stepan Bandera. Cette faction, la plus radicale du mouvement nationaliste ukrainien, poursuit un objectif clair : l’établissement d’un État ukrainien indépendant.
Dans cette perspective, l’OUN-B cherche d’abord à obtenir le soutien de l’Allemagne nazie. Dès avril 1940, ses membres prêtent serment de loyauté au Troisième Reich. Ils espèrent que celui-ci favorisera l’indépendance de l’Ukraine face à l’Union soviétique. Lorsque l’Allemagne lance l’opération Barbarossa en juin 1941, l’OUN-B proclame unilatéralement l’indépendance de l’Ukraine.
Cependant, Berlin refuse de reconnaître ce nouvel État. L’OUN-B fonde alors l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA). Il s’agit d’une organisation paramilitaire destinée à lutter aussi bien contre les forces allemandes que contre l’Armée rouge. Cette rupture entraîne une répression allemande : plusieurs responsables nationalistes sont arrêtés, déportés ou exécutés, parmi lesquels figure Stepan Bandera.
Les massacres de Volhynie : une violence aux responsabilités débattues
Depuis septembre 1939, l’Allemagne nazie et l’Union soviétique se partagent la Pologne, conformément au pacte germano-soviétique. La Volhynie passe alors sous contrôle soviétique. Une partie de la population ukrainienne mène des actions contre les Polonais. Celles-ci sont d’abord perpétrées sous l’influence de la propagande soviétique, puis, à partir de 1941, les violences s’étendent également aux populations juives et tchèques.
À partir de 1942, l’UPA mène une vaste campagne d’attaques contre les populations polonaises de Volhynie. L’historien Timothy Snyder qualifie ces violences de l’un des premiers exemples de « nettoyage ethnique » du XXᵉ siècle. En juillet 1943, environ 15 000 civils polonais auraient déjà été tués. Le gouvernement polonais en exil envoie deux représentants pour négocier avec les responsables de l’UPA. Ils sont eux aussi assassinés avec leur escorte.
La question de la planification de ces massacres reste toutefois débattue. Selon Władysław Filar, aucune preuve documentaire ne démontre que l’OUN-B ait officiellement ordonné l’extermination de la population polonaise. À l’inverse, Adam Kruchelek estime qu’une partie des historiens polonais considère que les dirigeants nationalistes ukrainiens avaient bien prévu d’expulser les Polonais, mais que les violences auraient rapidement dépassé leurs intentions initiales.
Les relations entre l’UPA et l’Allemagne nazie demeurent également ambiguës. Le massacre de Janowa Dolina, commis en avril 1943, alors que près d’un millier de soldats allemands étaient présents dans les environs, laisse supposer une forme de tolérance, voire de coopération tacite. D’autres épisodes montrent cependant que la Wehrmacht a parfois protégé des civils polonais avant de les déporter vers Breslau pour des travaux agricoles.
Les Polonais ne furent pas les seules victimes de ces violences. Au cours de la même période, des milices polonaises menèrent également des représailles contre des villages ukrainiens. Plusieurs milliers de paysans ukrainiens y trouvèrent la mort. Plusieurs historiens estiment enfin que les autorités allemandes d’occupation avaient intérêt à attiser ces antagonismes afin de mieux contrôler la région.
Une mémoire toujours au cœur des relations entre la Pologne et l’Ukraine
Les massacres de Volhynie demeurent aujourd’hui un sujet particulièrement sensible. En 2016, le Parlement polonais les a officiellement qualifiés de génocide, une qualification rejetée par les autorités ukrainiennes. Tandis que la Pologne met en avant les souffrances des populations polonaises victimes des massacres, l’Ukraine insiste davantage sur le rôle de l’UPA dans la lutte pour l’indépendance nationale face aux occupations allemande et soviétique.
Cette divergence mémorielle continue d’alimenter les débats entre Varsovie et Kyiv. Ces débats prennent forme notamment autour des politiques de commémoration, de l’exhumation des victimes ou de la place accordée à Stepan Bandera dans l’histoire nationale ukrainienne. Malgré le rapprochement inédit entre les deux pays depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, ces questions demeurent des points de friction.
Le 19 juin dernier, le président Volodymyr Zelensky a ainsi dû rendre sa décoration de l’ordre de l’Aigle blanc. Il s’agit de la plus haute distinction polonaise, qui lui avait été offerte pour souligner sa contribution au rapprochement polono-ukrainien. Cela fait suite à l’appellation donnée à une unité des forces spéciales ukrainiennes : « héros de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne ».
L’histoire de l’UPA illustre ainsi toute la complexité des mémoires de la Seconde Guerre mondiale en Europe orientale. Entre mouvement de libération nationale pour les uns et responsable de massacres de masse pour les autres, son héritage reste au croisement de l’Histoire, de la mémoire et des relations internationales.


