Malaisie : élections historiques sans changement - Les Yeux du Monde

Malaisie : élections historiques sans changement

Mercredi 9 mai ont eu lieu les quatorzièmes élections générales en Malaisie, permettant de désigner le nouveau Premier ministre du pays. Pour la première fois depuis l’indépendance de 1957, la coalition au pouvoir du Barisan Nasional a perdu le pouvoir. Pourtant, si le changement est historique, il ne faut pas s’attendre à une évolution sensible dans la politique du pays.

Un système politique complexe

Mohammad Tun Mahathir, nouveau (et ancien) Premier ministre malaisien

La politique malaisienne est faite de coalitions de partis qui doivent prendre en compte la diversité ethnique du pays. 60% de la population est « bumiputra » (fils du sol), 30%  est chinoise et 10% est indienne. Ces chiffres, souvent utilisés, ne transcrivent pas la complexité de ces trois catégories. Par exemple, les Bumiputra sont composés de différents groupes : les Malais, de la péninsule ou de Sumatra, ceux ayant des origines du reste de l’Indonésie (Bugis, Minang, Aceh, Java…), mais aussi les populations locales de Bornéo ou de la péninsule (Orang Asli). Traditionnellement, les partis politiques sont ethniques, mais doivent recouper ces réalités. Ainsi, il existe deux grands partis malais, l’UMNO et le PAS, mais également des partis spécifiques pour les populations de Bornéo.

Les rapports entre populations ont toujours été compliqués. Lors de l’indépendance, les Malais sont principalement ruraux et beaucoup plus pauvres que les immigrants chinois. Le désaccord sur la gestion des minorités a abouti à deux crises principales. En 1965, la Fédération de Malaisie expulse Singapour, dont le poids économique et politique donne une trop grande importance à la minorité chinoise. En 1969, des émeutes éclatent entre Malais et Chinois à Kuala Lumpur. Une politique de discrimination positive est alors mise en place pour les populations malaises, afin de les intégrer massivement à la vie économique urbaine. Cette discrimination positive n’est que temporaire, et doit durer une quarantaine d’années. Aujourd’hui, elle est remise en cause par les communautés chinoises et indiennes, qui sont désormais nées sur le sol malaisien depuis plusieurs générations.

Pour fédérer ces diversités territoriales, ethniques, religieuses et politiques, le pouvoir doit nécessairement être aux mains d’une coalition de partis. C’est d’ailleurs cette complexité politique qui explique pourquoi la coalition du Barisan Nasional a gouverné de 1957 à 2018 : le BN est composé des partis traditionnel pour chaque communauté. Cette coalition a réussi à tenir le pays sans troubles majeurs exceptés en 1969. Il devient dès lors très difficile de proposer une alternative crédible réunissant les trois communautés principales.

Quelle opposition a gagné ?

En 1981, le docteur Tun Mohammad Mahathir devient Premier ministre. Ses mandats successifs vont permettre une importante modernisation du pays, qui ne se fera pas sans autoritarisme. On peut retenir en particulier son opposition à l’entrée de l’Australie dans l’ASEAN car jugée trop occidentale ; la mise en avant de « valeurs asiatiques » et le rapprochement avec les pays de la région ; la non-application des préconisations libérales du FMI lors de la crise asiatique de 1997, qui a permis à la Malaisie de mieux s’en sortir que ses voisins thailandais ou indonésiens… Mahathir est ainsi parfois comparé au général de Gaulle de Malaisie. Mahathir s’allie avec Anwar Ibrahim, un ancien militant islamiste. Cependant, les deux leaders charismatiques s’opposent dans les années 90. Suite à deux procès politiques, Anwar est emprisonné. Il fonde toutefois une coalition fragile qui s’appelle aujourd’hui Pakatan Harapan.

En 2003, Mahathir quitte le pouvoir, remplacé par Badawi puis, en 2009, par Najib Tun Abdul Razak. Sous ce dernier, le pays connait une grande crise : un scandale de corruption éclate, concernant l’entreprise 1Malaysia qui a versé 700 millions de dollars à Najib lui-même par un montage financier. Des manifestations anti-corruption prennent place, suivies par des contre-manifestations pro-Najib, ultranationalistes et anti-chinoises. La répression de Najib est violente à la fois contre les journalistes d’opposition, les étudiants, et contre les contestations internes de son parti. C’est dans ce contexte qu’un retournement inattendu prend place. Tun Mahathir, après avoir plusieurs fois critiqué Najib, quitte le Barisan Nasional et rejoint le Pakatan Harapan.

Une victoire, mais quel changement ?

Le vote de mercredi est historique : c’est la première fois que le Barisan Nasional perd les élections. Les partis en place depuis l’indépendance quittent temporairement la scène politique. De plus, le PH étant soutenu par de nombreux Chinois, on peut espérer plus de minorités aux postes importants du gouvernement. Mais il ne faut pas s’y tromper, les partis sont différents mais les élites n’ont pas changé. Tun Mahathir, à 92 ans, entame son sixième mandat en tant que Premier ministre, et bien qu’il soit désormais le chef d’une coalition hétéroclite et fragile de réformateurs, il ne faut pas s’attendre à un changement radical. Cette élection est plus un symbole qu’un tournant.

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