Gazprom: cheval de Troie du Kremlin en Europe? - Les Yeux du Monde

Gazprom: cheval de Troie du Kremlin en Europe?

Gazprom a annoncé en décembre dernier que le groupe avait réalisé des exportations record en Europe. La Russie aurait ainsi exporté près du tiers du gaz consommé en Europe avec 174 milliards de mètres cube sur les marchés européens et turcs: du jamais vu dans l’histoire industrielle de la Russie.

Dans son discours de fin d’année, qui se tenait le 30 Décembre 2016, Alexey Miller, le patron de Gazprom vantait les chiffres de Gazprom suite à une « année de tous les records ». Après avoir rappelé le renforcement de la présence de Gazprom en Asie, au Caucase et au Moyen Orient et l’augmentation des capacités de production du groupe au niveau national, l’homme fort de Gazprom s’est attardé sur son marché phare: l’Europe. Sur ce marché, le groupe a exporté un volume record de 174 milliards de mètres cubes de gaz, soit plus du tiers du gaz consommé en Europe. Comment expliquer, dans un contexte politique si tendu avec la Russie, et en dépit de la volonté des pays européens de réduire leur dépendance au gaz russe, que Gazprom réalise de tels chiffres en 2016 ?

Avec près de 165000 Kms de réseau, soit 4 fois et demi la circonférence du globe, Gazprom est le premier groupe gazier mondial et profite des immenses quantités de gaz contenues dans les sous-sols de la Russie, premier pays producteur de gaz au monde.

Le géant gazier profite en fait de nombreux avantages qui lui permettent d’accroître ses ventes en Europe. Le groupe dispose d’abord des immenses ressources gazières de la Russie, avec 32 300 milliards de mètres cubes de réserves prouvées (soit 56,3 années de production au rythme de 2015). En Russie, Gazprom jouit d’une situation de quasi-monopole ce qui lui permet de disposer librement d’immenses volumes gaziers à exporter en Europe. Détenue par l’Etat à plus de 50%, suite à une opération de nationalisation peu après l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 1999, Gazprom bénéficie d’un soutien politique et financier de l’Etat russe. Sur le marché européen, la force de Gazprom s’explique également par un facteur historique, lié à la présence de la Russie dans l’Est de l’Europe, notamment sous l’époque soviétique. Dans sa stratégie pour l’Union de l’Energie, pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, la Commission européenne appelle les Etats-membres à choisir le gaz, en tant qu’énergie moins émettrice de CO2, au détriment du pétrole et du charbon. En résulte une hausse constante de la consommation de gaz au cours des dernières années en Europe. Par le biais d’investissements et de prises de participations dans de grands projets d’approvisionnement gaziers, Gazprom renforce sa présence en Europe en signant des partenariats stratégiques avec de nombreux pays comme l’Allemagne, qui dispose d’un approvisionnement direct en Gaz depuis la mer Baltique (gazoduc Nord Stream).

Cependant, l’importance de Gazprom en Europe doit être nuancée. Souvent présentée comme le bras armé de la diplomatie du Kremlin, Gazprom reste avant tout une entreprise, motivée par une dimension de profit et évoluant sur un marché hyper concurrentiel. Accusé par la commission européenne d’abus de position dominante dans de nombreux pays d’Europe orientale, le groupe se heurte à une hostilité des pouvoirs publics européens qui va de pair avec une défiance de la société civile vis-à-vis de la Russie. Gazprom a ainsi dû consentir à des compromis en présentant le 27 décembre dernier différentes options à la Commission, visant à régler à l’amiable l’enquête antitrust ouverte à son encontre par Bruxelles, qui l’expose à une amende de plusieurs milliards d’euros (certains pays d’Europe orientale, comme dans les pays baltes, sont dépendants à 100% du gaz russe, plaçant l’entreprise en situation de monopole). Si Gazprom approvisionne en 2016 près du tiers du gaz consommé en Europe, l’importance du groupe reste à relativiser au regard de la place que tient le gaz dans l’énergie produite en Europe (16% en 2014), loin derrière le nucléaire (28%), les renouvelables (22%) et le charbon (21%). Par ailleurs, le secteur gazier fait face à la hausse des énergies renouvelables en Europe ainsi que l’arrivée du GNL américain en Europe, qui risque de faire concurrence au gaz russe, induisant une guerre des prix en Europe. L’arrivée de ces nouvelles formes de concurrence et la volonté affichée des Etats européens de réduire leur dépendance au gaz russe pourrait mettre en péril la stratégie de Gazprom sur le long terme.

Réalisant 45% de son chiffre d’affaire en Europe et plus du tiers de ses ventes en volume, Gazprom dépend en grande partie de son principal marché d’exportation. Dans le contexte géopolitique actuel marqué par des tensions entre l’UE et la Russie, ce rapport de dépendance pourrait jouer à terme en la défaveur de Gazprom et pourrait remettre en cause la stratégie du géant gazier sur le marché européen.

About Timothée WITKOWSKI

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