Une partie de billard à trois bandes : la Russie, l’Arabie saoudite et les États-Unis en pleine crise pétrolière (3/3) - Les Yeux du Monde

Une partie de billard à trois bandes : la Russie, l’Arabie saoudite et les États-Unis en pleine crise pétrolière (3/3)

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Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’épidémie de Covid-19 devrait entraîner une chute historique de la demande mondiale de brut. La contraction pourrait ainsi atteindre les 9,3 millions de barils par jour (b/j) en moyenne cette année. Devant cet effondrement, les pays producteurs se sont entendus le mois dernier sur une baisse presque équivalente de 9,7 millions de barils. Cet accord est historique à plus d’un titre. D’une part, il porte sur un volume de réduction sans équivalent dans l’histoire des marchés pétroliers. D’autre part, et pour la première fois, c’est l’ensemble des pays producteurs de la planète qui se sont entendus sur une réduction de la production. Comment expliquer cet accord historique ? Quels en sont les enjeux pour les acteurs principaux, à savoir la Russie, l’Arabie saoudite et les États-Unis ?

 

Partie 3 – La fin de l’âge d’or pétrolier américain ?

Déclinante à la fin des années 2000, la production américaine de pétrole a connu ces dernières années un véritable bouleversement. L’arrivée massive du pétrole de schiste a en effet contribué à faire des Etats-Unis le premier producteur mondial de brut. Avec près de 13 millions de barils produits par jour, ces derniers pouvaient même espérer acquérir leur propre indépendance énergétique. Pourtant, l’épidémie de Covid-19 remet en cause cet objectif. Surtout, elle pousse Washington à reconsidérer un modèle pétrolier financièrement insoutenable avant même l’émergence du virus.

2010-2020 : « l’âge d’or » du pétrole non-conventionnel américain

La production américaine a été multiplié par 5 depuis 2010 faisant du pays le premier producteur mondial.
Depuis 2010, le pétrole de schiste a fait des Etats-Unis le premier producteur mondial de brut.

Depuis 2010, les opérateurs non-conventionnels américains se sont imposés comme des acteurs majeurs des marchés pétroliers. Attirées par les prix élevés du brut, de nombreuses entreprises se sont mis à puiser dans le sous-sol du pays. Bénéficiant de nouvelles techniques comme le forage horizontal, elles ont ainsi pu utiliser des réserves jusqu’ici non exploitées. Cette stratégie se révéla payante car, entre 2010 et 2014, le nombre de barils produits a été multiplié par cinq.

De fait, cette progression spectaculaire de la production a eu un impact considérable sur la croissance américaine. En plus des 2,5 millions d’emplois directs créés, elle procura davantage de pouvoir d’achat aux consommateurs américains ainsi qu’un avantage compétitif majeur pour les entreprises du pays. En tant que telle, la production de pétrole non-conventionnel fut un pilier essentiel de la reprise économique aux États-Unis.

Elle eut également une influence positive sur la balance commerciale américaine. Longtemps dépendante des importations de brut, cette dernière bénéficia de la hausse de la production intérieure. En outre, depuis 2015, la loi autorise les producteurs américains à exporter leur pétrole. Néanmoins, les États-Unis restent toujours dépendants de l’extérieur puisqu’ils doivent importer près de 7 millions de b/j.

Un modèle financièrement insoutenable

Le revirement spectaculaire de la production américaine a modifié les équilibres pétroliers mondiaux. En 2014, c’est ainsi l’arrivée massive de pétroles non-conventionnels qui força l’Arabie saoudite à lancer une guerre des prix pour défendre ses parts de marché. Cette chute des prix entraîna d’ailleurs une crise majeure pour les pétroliers américains contraints d’opérer avec des coûts bien plus élevés que leurs concurrents conventionnels.

Deux éléments sauvèrent néanmoins l’industrie pétrolière du pays. Tout d’abord, cette dernière sut profiter de gains importants de productivité alimentés par le développement de nouvelles technologies. Ensuite, elle bénéficia d’un endettement bon marché suite à la politique de quantitative easing décidée par la Réserve Fédérale américaine (FED). Toutefois si le secteur a pu encaisser la guerre des prix, il n’a jamais réussi à être véritablement rentable.

En effet, l’industrie du schiste a pour particularité de forer des puits au déclin très rapide. Cela impose notamment de forer continuellement de nouveaux puits afin de remplacer la production déclinante des anciens puits. Cela implique aussi que les cash-flows de l’entreprise soient régulièrement positifs afin de financer l’exploitation de nouveaux forages. Or, jamais depuis 2010 les opérateurs du secteur  n’ont eu de cash-flows positifs accumulant en contrepartie une dette de 106 milliards de dollars. En d’autres termes, depuis 2010, l’industrie du schiste s’apparentait à une gigantesque bulle financière ne tenant que par fort niveau d’endettement.

Covid-19 : le choc de trop pour l’industrie du schiste aux Etats-Unis

Dans ces conditions, l’épidémie de Covid-19 a agit comme un révélateur de l’insoutenabilité du modèle américain.

D’une part, l’endettement excessif ne peut masquer le manque de compétitivité générale du secteur. Les coûts de production y sont en effet bien trop élevés pour pouvoir concurrencer les producteurs saoudiens ou russes. En réalité, seule une hausse soudaine des prix pourrait rendre attractif la production mais cela reste largement hypothétique. A court terme, l’ombre du virus continuera ainsi à planer sur la demande mondiale favorisant de facto des prix bas. A plus long terme, c’est l’ombre du changement climatique qui pourrait pousser les investisseurs à  délaisser des actifs à l’empreinte carbone élevée (risque des « stranded assets »).

De plus, ce modèle d’endettement est particulièrement dangereux pour les équilibres financiers du pays. De nombreuses banques régionales sont ainsi directement menacées par la potentielle faillite du système. A ce rythme, des États comme le Texas, l’Oklahoma ou le Nouveau-Mexique risquent d’être fortement affectés par l’éclatement de la bulle du pétrole de schiste. Déjà, la production a diminué de près de 900 000 b/j au mois de mars. Sur l’année, on s’attend à une chute d’environ 3 à 4 millions de b/j, voire 7 selon certaines estimations. Cela correspond grosso modo au niveau de production de l’Irak.

La situation est telle que beaucoup de sénateurs, comme Ted Cruz, réclament l’interdiction pure et simple des importations de pétrole aux Etats-Unis. Pour l’heure, l’administration Trump compte sur le remplissage des stocks et sur la baisse de production décidée par l’OPEP+ pour sauver l’industrie pétrolière américaine.

Or, le problème n’est pas que conjoncturel et lié à l’épidémie de Covid-19. Il repose en réalité sur l’absence structurelle de soutenabilité d’un modèle à la fois peu compétitif et non rentable.

 

Sources :

Vitaly Yermakov et James Henderson, « The New Deal for Oil Markets: implications for Russia’s short-term tactics and long-term strategy », The Oxford Institute For Energy Studies, 13 avril 2020.

Clark Williams-Derry, Kathy Hipple et Tom Sanzillo, « Shale Producers Spilled $2.1 Billion in Red Ink Last Year », Institute For Energy Economics And Financial Analysis, mars 2020.

Derek Brower et David Sheppard, « Will American shale rise again ? », Financial Times, 26 avril 2020.

 

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About Quentin PARES

Quentin Pares est diplômé d’un Master 2 de Grenoble Ecole de Management (GEM) et est étudiant à l’IRIS. Il est spécialisé dans les questions énergétiques et d'économie internationale.

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