Les eaux du Nil : l’interminable discorde entre l’Égypte et l’Éthiopie

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Source de tension avec l’Égypte depuis l’annonce de sa création, le Grand Barrage de la Renaissance (Gerd), construit sur le Nil Bleu en Éthiopie, devrait commencer son remplissage dans le courant du mois de juillet d’après les autorités d’Addis-Abeba. Cela va à l’encontre des déclarations faites par l’Égypte et le Soudan le 26 juin.

Le fleuve du Nil, entre l'Éthiopie et l'Égypte
Le fleuve du Nil, issu du Nil Blanc et du Nil Bleu prend sa source en partie en Éthiopie.

Les négociations concernant la mise en eau du Gerd se sont arrêtées lorsque les autorités éthiopiennes ont annoncé le début de son remplissage. Amené à devenir le plus grand barrage d’Afrique, ce monument immobilise les divergences. Après quelques jours de raidissement, les négociations ont repris le 3 juillet 2020. 

L’eau est une ressource vitale, surtout en Afrique où de nombreux pays sont en stress hydrique. Étant inégalement répartie sur les territoires, elle amène bien souvent à des frictions. Le Nil ne fait pas exception. Arrosant un bassin d’une superficie de 3 030 700 km2, il permet aussi grâce à la présence de limons de fertiliser les terres arides du continent. 

Des « droits historiques » pour l’Égypte autour du Nil

Qualifiée par Hérodote de « don du Nil », l’Égypte dépend très fortement du fleuve. Il représente 70% de ses approvisionnements en eau (1). Pour un pays dont la croissance démographique est importante (population en 2050 estimée à 150M d’habitants contre 98M en 2018), la question hydrique, liée à l’agriculture, est une priorité. La FAO estime que d’ici 2030, le pays pourrait atteindre le seuil de stress hydrique absolu (2). Cela fait de l’eau un sujet politique de premier plan. Nasser souhaitait déjà voir son pays devenir autosuffisant ; d’où l’importance des ouvrages hydrauliques. En témoigne la construction du Haut barrage d’Assouan, en Haute-Égypte, l’un des plus importants du monde.

Le Caire a longtemps réussi à se positionner comme acteur phare de la gestion des eaux du Nil. Pays exutoire du fleuve, l’Égypte a réussi à mettre les « châteaux d’eau » – pays en amont – sur le banc de touche pendant longtemps. L’accord sur le partage de ces eaux de 1959 l’avantage de fait plus que tout autre pays dans la répartition des ressources. Il lui permettait par ailleurs de s’opposer à toute construction hydraulique faite en amont. Cela assurerait, selon l’Égypte, ses « droits historiques » concernant le fleuve. Ce positionnement n’est pour autant pas de l’avis des autres pays nilotiques, qui revendiquent l’invalidité de cet accord dont ils ne font pas partie. 

Changement du rapport de force pour l’Éthiopie 

L’Éthiopie a, en effet, notamment à partir des années 2010, revendiqué un droit concernant les eaux du Nil. Le Nil Bleu, qui prend sa source dans le lac Tana sur les plateaux d’Éthiopie, rejoint le Nil Blanc au niveau de Karthoum. Il constitue à lui seul 80% des eaux du fleuve.

C’est pourquoi Addis-Abeba conteste l’accord de 1959 et réclame une place plus importante dans la gestion de cet or bleu. En effet, l’accord de partage des eaux du Nil de 1959 ne réserve aucune place aux pays en amont du fleuve. En 2010 le New Nile Cooperative Framework Agreement est donc créé. Ce dernier regroupe 6 des 9 membres de l’Initiative du Bassin du Nil et vise une coopération plus accrue dans la gestion de cette ressource. C’est aussi dans cet esprit qu’a eu lieu en 2015 un accord entre l’Éthiopie, l’Égypte et le Soudan, ayant pour but de parvenir à un compromis concernant la construction du Gerd. 

Avec une puissance de 6 450 MW, ce barrage permettrait à l’Éthiopie d’électrifier son territoire et de retrouver un rayonnement chez ses voisins en créant de l’électricité à exporter à bas coûts. Cependant, pour cela, le remplissage de ses 79 000 millions de m3 est nécessaire, ce qui fâche notamment Le Caire. Ceci pourrait réduire l’approvisionnement en eau du pays pendant le temps de la manœuvre, dont la longueur est encore en négociation. L’Éthiopie souhaite que la mise en eau se fasse sur quatre ans, alors que l’Égypte demande un allongement de cette période. Sujet porté à l’ONU par l’Égypte, le pays y voit sa sécurité mise en péril, craignant de perdre à terme jusqu’à 25% de ses ressources en eau (3). 

Quel avenir entre l’Égypte et l’Éthiopie ?

En matière de gestion de l’eau, une coopération en Afrique semble donc primordiale. Les enjeux de bonne administration de cet or bleu sont avant tout l’électrification et une irrigation fructueuse pour ces pays. La guerre de l’eau ne semble donc pas d’actualité, le Soudan et l’Égypte cherchant plutôt à parvenir à un accord. C’est pourquoi Le Caire a sollicité l’ONU ou a encore esquissé une proposition de compensation financière pour un remplissage plus lent du barrage. Malgré tout, la situation de blocage et de tensions persiste. Le dessalement des eaux ou le recyclage des eaux usées pourraient peut-être, à terme, réduire ces différends.

(1) Ministère de l’économie et des finances français, Le secteur de l’eau en Égypte, 18 octobre 2018, https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2018/10/18/le-secteur-de-l-eau-en-egypte. 

(2) Ibidem.

(3) Le Pautremat Pascal, Géopolitique de l’eau. L'”or bleu” et ses enjeux entre prospectives, crises et tensions, L’Esprit du Temps, 25 juin 2020, 216 p.

Sources :

Ayeb Habib, “Qui captera les eaux du Nil ?”, Le Monde Diplomatique, juillet 2013, p. 14-15.

Blanc Pierre, Terres, pouvoirs et conflits. Une agro-histoire du monde, Les Presses de Sciences Po, Paris, 2018, 384p.

Entretien avec Pierre Blanc réalisé par Bakir Assia, El Watan, 1er juillet 2020.

Lavergne Marc, “Recomposition de la Corne de l’Afrique”, L’Atlas des Mondes Émergents, Le Monde Diplomatique, 2012, pp. 154-157.

Le Pautremat Pascal, Géopolitique de l’eau. L'”or bleu” et ses enjeux entre prospectives, crises et tensions, L’Esprit du Temps, 25 juin 2020, 216 p.

Ministère de l’économie et des finances français, Le secteur de l’eau en Égypte, 18 octobre 2018, https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2018/10/18/le-secteur-de-l-eau-en-egypte.

Site internet du Nile Basin Initiative, https://www.nilebasin.org/index.php/81-nbi/73-cooperative-framework-agreement

 

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Celine GOJON

Céline Gojon est diplômée de Master en Relations Internationales, spécialisation "sécurité, paix et conflits" de l'ULB. Passionnée de géopolitique, elle s'intéresse particulièrement au monde de la défense.

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