La Birmanie : nouvel Eldorado ou miroir aux alouettes ?

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La situation est paradoxale : alors que le prix Nobel de la paix récemment élue Aung Sang Suu Kyi exhorte les grandes compagnies du monde entier à ne pas encore investir dans son pays (par peur de légitimer et de renforcer une junte militaire encore omnipotente), ces mêmes compagnies commencent à regarder avec envie vers la Birmanie, rassurées qu’elles sont par la libéralisation politique du pays (dont le principal symbole est l’élection d’Aung Sang Suu Kyi)…

Quel intérêt pourrait présenter pour des investisseurs (en grande partie des investisseurs du Golf) ce pays très largement sous-développé de 50 millions d’habitants ?

Son sous-sol est riche (gaz, pétrole, zinc, jade, rubis…), il possède des milliers d’hectares de terres arables non exploitées (fait particulièrement intéressant pour des pays désertiques obnubilés par la question de leur sécurité alimentaire) et est, selon la FAO, le premier exportateur mondial de riz. Son potentiel pour le secteur du BTP est immense.

Sa position géographique est idéale, car le pays est un carrefour entre l’espace indien et l’aire sinisée. Les pétroliers du Golf louchent notamment sur le pipeline Chine/Birmanie, qui permet aux supertankers de ne pas avoir à passer par le détroit de Malacca (gagnant ainsi un temps précieux).

Enfin, les autorités birmanes font de nets efforts pour attirer ces investisseurs : le contrôle des changes a été desserré, les processus administratifs vont en se simplifiant.

Et pourtant… Aung Sang Suu Kyi a raison !

Ces éléments ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Malgré les apparences, l’instabilité politique est encore grande (la région de Rakhine, par exemple, vient d’être replacée en état d’urgence, du fait d’affrontements ethniques meurtriers). La Birmanie est classée 3e pays le plus corrompu au monde (score fort peu glorieux, quand on considère que les deux premiers sont la Somalie et la Corée du Nord). Enfin, élément majeur, la Birmanie offre un cadre juridique extrêmement flou et risqué : par exemple, le pays ne reconnait pas explicitement le droit de propriété !

Le risque pour les investisseurs reste donc colossal, et n’a pas fondamentalement diminué ces derniers mois. Il n’est raisonnable que pour des entreprises d’Etat chinoises (la junte étant très liée à Pékin, ces firmes sont moins exposées) et pour des entreprises implantées de longue date, soutenues par leur pays d’origine et bénéficiant d’accords surs, longuement négociés (Total, pour ne citer qu’elle).

Il est très difficile de savoir si on assiste à un réel changement politique en Birmanie, ou si la junte, économiquement à bout de souffle, ne fait pas juste mine de desserrer l’étau politique uniquement pour profiter des fonds étrangers (la plupart des sanctions économiques contre le pays ayant été levées). Il est impossible, à l’heure actuelle, de trancher sur cette question. Seul le temps pourra y répondre.

Investir en Birmanie, c’est encore soutenir et légitimer la junte militaire.

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