Cactus et coup d’État : l’Inde aux Maldives (1988)
Le 3 novembre 1988, un groupe de rebelles maldiviens, appuyés par des mercenaires sri lankais, orchestrent une tentative de coup d’État dans l’archipel des Maldives. Mis face au fait, le président maldivien Maumoon Abdul Gayoom (1978-2008) demande le renfort de l’Inde, qui intervient le jour même lors de l’opération militaire “Cactus”.
Un sous-continent agité

La tentative de coup d’État aux Maldives s’inscrit dans une période troublée pour l’Asie du Sud : guerre d’indépendance du Bangladesh en 1971, insurrections dans la province indienne du Pendjab en 1980 et guerre civile sri lankaise à partir de 1983. Au cœur de cette instabilité, un acteur émerge : l’Inde. Plus grand pays de la région en superficie comme en population, il adopte dans les années 1970 et 1980 une politique interventionniste en Asie du Sud surnommée “Doctrine Indira Gandhi”, du nom de la Première ministre de l’Inde de 1966 à 1977 puis de 1980 à 1984.
L’Inde participe ainsi à la guerre d’indépendance du Bangladesh (1971) en intervenant militairement aux côtés des insurgés bangladais, en lutte contre les troupes pakistanaises. Lors de la guerre civile sri lankaise, elle envoie, dans le nord du Sri Lanka, l’Indian Peace Keeping Force pour garantir le cessez-le-feu entre les Tigres tamouls et le gouvernement sri lankais.
Aux Maldives, petit État archipélagique situé à 600 kilomètres au sud-ouest des côtes indiennes, la situation politique reste là aussi instable. Indépendante de l’Empire britannique en 1965, les Maldives connaissent un premier régime politique, le sultanat, qui ne se maintient que trois ans avant d’être remplacé le 11 novembre 1968 par un régime républicain. Celui-ci connaît une grande instabilité dans les années 1970, avec l’arrestation et l’exil du Premier ministre Ahmed Zaki (1972). Les années 1980 connaissent également des troubles politiques lors des coups d’État manqués de 1980 et 1983, visant tous deux à renverser le président Maumoon Abdul Gayoom (1978-2008).
Le coup d’État de 1988
Cinq ans après le coup d’État manqué de 1983, une nouvelle tentative éclate le 3 novembre 1988. Environ 80 mercenaires membres de l’Organisation populaire de l’Eelam Tamoul, organisation sri lankaise armée et favorable à la création d’un État tamoul au nord du Sri Lanka, débarquent de vedettes rapides, à Mahé, la capitale des Maldives. Ils retrouvent sur place des rebelles maldiviens déguisés en touristes : l’effet de surprise permet aux putschistes de prendre en quelques heures le contrôle des principaux bâtiments gouvernementaux, de la télévision et de la radio.
Les rebelles locaux agissent pour le compte d’un homme d’affaires maldivien, Abdulla Luthufi, opposant au président Maumoon Abdul Gayoom (1978-2008). Des mercenaires sri lankais, membres de l’Organisation populaire de l’Eelam Tamoul (PLOTE), les épaulent dans leur tentative de coup d’État. Il y a plusieurs raisons à la participation du PLOTE dans ce coup d’État : l’argent, l’acquisition d’une légitimité sur la scène internationale en cas de succès, et surtout, la possibilité de nouer des alliances avec des acteurs extérieurs au Sri Lanka susceptibles de les aider.
Après la prise de contrôle de la radio et de plusieurs bâtiments gouvernementaux, les mercenaires s’attaquent au palais présidentiel où réside Gayoom, mais le conseiller à la sécurité nationale des Maldives l’exfiltre vers la résidence du ministre de la Défense, et de là, vers un abri. La présidence des Maldives demande le renfort du Sri Lanka, du Pakistan et de Singapour, mais tous trois déclinent pour des questions de logistique militaire. Les Maldives essuient également le refus des États-Unis et du Royaume-Uni. Toutefois, Londres conseille à Maumoon Abdul Gayoom (1978-2008) de demander l’assistance de l’Inde.
L’opération “Cactus”
Le président maldivien s’entretient donc avec le Premier ministre indien Rajiv Gandhi (1984-1989) qui accepte très rapidement de lui venir en aide. Ce dernier convoque un conseil de guerre au Central Secretariat à New Delhi, en compagnie des chefs d’état-major de l’armée indienne. Une intervention de la marine indienne, jugée trop lente, est écartée au profit d’une opération aéroportée. Seize heures seulement après le début du coup d’État aux Maldives, deux transporteurs de troupes Ilyushin Il-76, escortés de six Mirage 2000, décollent de la base militaire d’Agra, dans le nord de l’Inde, en direction de Mahé. L’opération Cactus commence.
Neuf heures et 3 700 kilomètres plus tard, 500 soldats indiens posent le pied sur l’aéroport international de Mahé, sur l’île de Hulhule, à deux kilomètres au sud de la capitale des Maldives. Mieux équipés, mieux formés et plus nombreux, les soldats indiens investissent la capitale sans rencontrer de réelles résistances; en quelques heures, ils reprennent le contrôle de la ville avec l’aide des forces de défense nationale des Maldives. La plupart des mercenaires sri lankais et rebelles maldiviens perdent la vie dans l’opération, marquée par plusieurs prises d’otages, causant la mort de sept otages. Un petit groupe de putschistes réussit à s’échapper à bord du navire Progress Light, mais la marine indienne arraisonne le navire le lendemain.
Conséquences de l’opération Cactus
Si plus d’une dizaine de civils maldiviens sont tués, ainsi que neuf soldats des forces de défense des Maldives, aucun soldat indien ne perd la vie lors de cette opération, et l’Inde reçoit les félicitations de plusieurs pays, dont les États-Unis et le Royaume-Uni, pour la rapidité et la réussite de l’opération Cactus. Toutefois, les pays d’Asie du Sud réservent à l’opération Cactus un accueil plus mitigé. En effet, l’interventionnisme indien dans la région tend à irriter certains des pays voisins de Delhi, qui y voit une forme de paternalisme. Le journal sri lankais Island titre ainsi: « ce serait faire l’autruche que d’ignorer la crainte des pays plus petits d’Asie du Sud face aux évolutions actuelles, qui offrent des opportunités à ce qui a été décrit comme l’expansion de l’hégémonisme indien ». Surtout, New Delhi conserve une présence militaire d’une centaine de soldats aux Maldives pendant l’année suivante.


