Suspension russe aux JO, une question politique ou sportive ?

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Alors que les Jeux Olympiques d’hiver se déroulent du 9 au 25 février à Pyeongchang, un pays manquera au tableau des médailles et pas n’importe lequel… la Russie, vainqueur de la précédente édition organisée à Sotchi. Depuis cette victoire, le sport russe est englué dans un scandale de dopage inédit. Dernier fait en date, la Russie a été suspendue par le Comité International Olympique (CIO) en décembre dernier et ne peut donc participer aux JO de Pyeongchang. Cependant, certains athlètes russes qui ne sont pas soupçonnés de dopage peuvent y participer sous une bannière neutre.
Un camouflet pour la Russie qui avait fait du sport une vitrine de sa puissance depuis les Jeux Olympiques de Sotchi jusqu’à sa Coupe du monde de football, organisée l’été prochain. Une vitrine bien entachée aujourd’hui.

Les sportifs russes défilent sous bannière neutre

La Russie est notamment accusée par l’Agence mondiale antidopage (AMA), suite au rapport McLaren, d’avoir organisé un système de dopage institutionnalisé lors des Jeux d’hiver de Sotchi en 2014. Ainsi l’agence russe antidopage, la Rusada, a été suspendue en novembre 2015 par l’AMA et c’est au nom de cette suspension que la Russie ne peut participer aux JO de Pyeongchang. C’est la première fois dans l’histoire de l’olympisme moderne qu’un pays est exclu pour des raisons sportives, alors qu’il y a déjà eu par le passé des exclusions pour motifs politiques.

Mais la raison sportive de l’éviction russe est objet de discorde. Si le gouvernement russe a, de son côté, avoué avoir commis des erreurs, il nie l’existence d’un système de dopage étatique et considère son exclusion comme relevant d’une question politique et non sportive. L’AMA dont le bureau principal est basé à Montréal serait, selon Moscou, à la botte des puissances occidentales. Si nous ne disposons pas d’éléments solides pour commenter l’accusation russe contre l’AMA, il est pourtant possible de dégager des pistes de réflexion sur la nature de cette suspension.

Suspension sportive ou politique ? Une question de rhétorique.

Dans les faits, la Russie pourrait déjà être réintégrée par le CIO, puisque la nouvelle Rusada aurait rempli la grande majorité des critères fixés par l’AMA(1). Cette dernière refuse pourtant de la réintégrer car l’État russe n’a pas confirmé avoir mis en place ce système de dopage institutionnalisé. C’est ce point qui semble poser problème aujourd’hui entre les deux instances. Il est probable que l’AMA souhaite un aveu russe pour que ces derniers reconnaissent qu’elle n’est pas un simple outil de la diplomatie occidentale.

Cette analyse laisse à penser que si la nouvelle Rusada n’est pas réintégrée par l’AMA(2), c’est à cause de la relation conflictuelle entretenue avec la Russie depuis 2015, il ne s’agit donc plus d’une sanction sportive. Mais, émettre l’hypothèse que la suspension russe est motivée par une cause politique n’innocente pas la Russie sur ce qu’elle a pu faire auparavant. Le rapport McLaren est accablant et la Russie a elle-même avoué avoir commis des erreurs et reconnait que plusieurs de ses athlètes ont eu recours au dopage. Par ailleurs, si cette question sportive est aujourd’hui devenue politique, il s’agit bien du fait de la Russie qui a été la première à accuser l’AMA d’être sous influence occidentale.

La rhétorique européenne refuse de considérer la suspension russe comme, en partie, politique. Tout d’abord, car l’AMA étant une instance du sport, tous les problèmes que la Russie pourrait avoir avec elle relève uniquement du domaine sportif et non du politique. Également, pour démontrer que les occidentaux ne sont pas intervenus dans cette affaire et ont laissé la Russie seule face à ses responsabilités. Cette dernière logique n’a pas abouti face aux Russes qui ont immédiatement pointé du doigt ces accusations, comme étant de nouvelles sanctions occidentales suite à la crise ukrainienne.

Une caricature diffusée par le média russe Sputnik France

La partie d’échec entre la Russie et les instances sportives internationales est tout de même perdue par Moscou. Sur le plan du sport international, la Russie est discréditée. Mais il reste une question centrale à régler, celle de la postérité de cette affaire en Russie. Aujourd’hui Moscou semble s’en sortir auprès de sa population avec le discours « de l’agression occidentale ». Ce positionnement fonctionne plutôt bien en Russie depuis la crise ukrainienne et l’annexion de la Crimée, considérée comme légitime par la population et qui vaut aujourd’hui à Vladimir Poutine une popularité record.

Cette « arme » de l’exclusion des JO, utilisée notamment contre l’Afrique du Sud entre 1964 et 1990 et contre l’Afghanistan en 2000 (3), a ainsi créer une confusion entre ces deux situations et une forte indignation du côté russe. Ce dernier point semble excessif, mais il reflète assez bien les dissensions et l’animosité des relations entre les deux « blocs » depuis 2014.

Alors que les élections présidentielles russes arrivent à grands pas, il est évident que l’État souhaite jouer la carte de l’acharnement extérieur plutôt que celle de la culpabilité, qui mettrait Vladimir Poutine en difficulté à la veille du scrutin. En ce qui concerne Pyeongchang 2018, la délégation russe aura tout de même un espoir de défiler sous son drapeau lors de la cérémonie de clôture, comme l’a laissé entendre un responsable du CIO. Cette perspective représenterait une porte de sortie honorable pour les autorités russes.

(1) Source AFP
(2) Et par extension, que la Russie est exclue des JO.
(3) L’Afrique du Sud en raison du régime d’Apartheid et et l’Afghanistan contre le régime des Talibans interdisant aux femmes de se rendre aux JO de Sydney.

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Fabien HERBERT

Fabien Herbert est Président des Yeux Du Monde et rédacteur géopolitique pour l'association depuis mars 2016. Formé à l’Université Catholique de Louvain, Fabien Herbert est journaliste et analyste spécialisé en relations internationales. Il s’intéresse notamment au monde russophone, au Moyen-Orient et à l'Asie du Nord-Est.

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