Irak 2025 : le rôle central des acteurs communautaires dans le paysage politique (2/5)
Le 11 novembre 2025, les Irakiens ont voté lors de la sixième des élections législatives depuis la chute de Saddam Hussein en 2003. Ces élections ont confirmé la continuité plutôt que le changement. Elles montrent que la politique transactionnelle demeure dominante, au détriment d’une démocratie réellement transformationnelle. Plus de deux décennies après le début de la démocratisation en Irak, la compétition politique repose encore sur les réseaux de patronage, la mobilisation sectaire et les compromis entre élites, plutôt que sur des programmes politiques. Cette série d’articles analyse les élections irakiennes de 2025 à travers quatre angles complémentaires : le cadre institutionnel, les équilibres communautaires, la figure du Premier ministre sortant et le rôle structurant du Cadre de coordination chiite.

I. Les partis kurdes : le pouvoir par la négociation
L’influence des partis kurdes s’exerce avant tout par la négociation plutôt que par la consolidation du pouvoir institutionnel. Le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), dirigé par Massoud Barzani, et à la tête du gouvernement régional du Kurdistan (GRK), a obtenu plus d’un million de voix à l’échelle nationale. Il est le seul parti à avoir obtenu un tel score en tant que formation unique et non au sein d’une liste multipartite, cela lui confère ainsi un poids politique réel. De son côté, l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), deuxième force kurde dirigée par Bafel Talabani, a globalement conservé ses sièges et renforcé son influence dans son bastion de Kirkouk. Les partis kurdes ont remporté un total de 56 sièges dont 31 pour le PDK (avec les sièges réservés aux minorités et détenus par ses affiliés), 17 pour l’UPK, le reste étant détenu par de plus petites formations kurdes.
Historiquement, les partis kurdes ont utilisé leur influence pour négocier l’application de dispositions constitutionnelles clés, notamment la décentralisation du pouvoir, le partage des revenus, en particulier pétroliers et gaziers, la gestion des territoires contestés et l’accès aux postes régaliens, dont la présidence de la République. Les leviers du PDK vis-à-vis de Bagdad ne tiennent pas seulement à sa représentation parlementaire mais aussi à sa valeur stratégique externe. En effet, face à ses alliés américains et turc, le PDK reste l’un des rares interlocuteurs stables dans un paysage politique irakien fragmenté. Le PDK se situe en effet au cœur de dossiers majeurs : les routes énergétiques régionales, la sécurité des frontières, la présence militaire turque au Kurdistan irakien et la dynamique américano-turque dans le nord-est de la Syrie.
II. Les forces sunnites : vers une coordination retrouvée ?
Du côté sunnite, l’influence est plus faible et plus fragmentée, sans être inexistante. Elle dépend largement de la coordination post-électorale. Dans ce contexte, la formation du Conseil politique national a été annoncée le 23 novembre 2025. Cette plateforme sunnite réunit des acteurs longtemps rivaux afin de surmonter une fragmentation durable. Elle regroupe notamment le Parti du Progrès de Mohammad al-Halbousi, l’Alliance de la Détermination dirigée par Muthanna al-Samarrai, l’Alliance pour la souveraineté de Khamis al-Khanjar, le parti de la Résolution nationale dirigé par le Ministre de la Défense Thaabit al-Abbassi et le Parti national du Peuple dirigé par Ahmad al-Jubouri.
Ensemble, ces partis ont remporté 63 sièges aux élections législatives et affirment que le Conseil permettra d’unifier leurs positions et de servir de structure faîtière sur les grands dossiers nationaux. Son premier test a été la désignation d’un candidat à la présidence de l’Assemblée nationale, poste traditionnellement dévolu à un sunnite. Les acteurs régionaux, en particulier les monarchies du Golfe et la Turquie, semblent soutenir cette unité afin d’éviter une nouvelle dilution de l’influence sunnite. À ce titre, le soutien de la Turquie au PDK susmentionné, s’inscrit dans la continuité de son appui aux communautés sunnites d’Irak. Majoritairement sunnites, les Kurdes irakiens bénéficient ainsi d’un soutien de la Turquie, fondé à la fois sur une logique religieuse et sécuritaire, en lien avec la lutte d’Ankara contre le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), soutenu par l’UPK.
Lors de sessions particulièrement mouvementées les 29 et 30 décembre 2025, les députés de la nouvelle législature ont élu Haibat al-Halbousi (Parti du Progrès) à la présidence du Parlement, mettant ainsi fin à plusieurs semaines de rivalités entre les principaux blocs sunnites. L’ancien président du Parlement, Mohammed al-Halbousi (2018-2023), briguait le poste depuis plusieurs semaines, face au chef de l’Alliance de la Détermination, Muthanna Al-Samarrai, perçu comme proche de l’Iran et de ses alliés. Malgré l’opposition du Cadre de coordination chiite à une reconduction de Mohammad al-Halbousi à la tête du Parlement, le Cadre ne semble pas avoir contesté la désignation d’un membre de son parti.
III. La persistance du confessionnalisme
Aucun parti ne disposant des 165 sièges nécessaires sur 329 pour former un gouvernement, les forces politiques devront une nouvelle fois constituer des alliances, un processus qui devrait s’étendre sur plusieurs mois. Le système de répartition confessionelle (muhasasa ta’ifiya) en vigueur depuis le renversement du régime du parti baasiste en 2003 s’impose à nouveau. Les partis sunnites ont remporté 23 % des sièges pour environ 30 % de la population, les partis chiites 56 % des sièges pour 55 % de la population et les partis kurdes 17 % des sièges pour 15 % de la population. Dans les faits, chaque groupe ethno-confessionnel continue de voter majoritairement pour des partis qui privilégient leur propre base communautaire.
2/5


