Faut-il souhaiter le déclin de l’Amérique ? – Thomas Snégaroff – Fiche de lecture

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« Une chose est sûre, l’Amérique est à l’épreuve »

Larousse, à dire vrai, 2009, 129 pages.

AUTEUR : Thomas Snégaroff.

Agrégé d’histoire, historien et chroniqueur sur TV5 Monde, Thomas Snégaroff contribue chaque année au rapport Antéios et enseigne en CPGE au Lycée St Jean de Douai.

OBJET :

Comment comprendre les changements qu’a connu la politique américaine depuis l’élection de Barack Obama ? Quelles en sont les raisons et quelles attentes suscitent-elles aux Etats-Unis ? Dans ce livre, Thomas Snégaroff se propose de nous donner les clés afin de comprendre la situation dans laquelle se trouve les Etats-Unis et d’analyser et discuter la thèse du déclin américain.

QUATRIEME DE COUVERTURE :

Guerres meurtrières et sans issue en Irak et en Afghanistan, crise bancaire et économique sans précédent, écroulement des géants de l’automobile… Autant de signes forts du déclin de la puissance américaine en ce début de XXI° siècle. Après huit années de présidence Bush, les Etats-Unis apparaissent impuissants à surmonter la terrible faillite d’un certain système financier, comme à imposer l’ordre international qui servirait leurs ambitions immédiates. Faut-il s’en réjouir ? Ou plutôt, au nom d’intérêts collectifs bien compris, souhaiter le succès de Barack Obama ? En somme, l’équilibre du monde est-il compatible avec le déclin de l’Amérique ?

RESUME :

Introduction :

L’Amérique n’a cessé de se renforcer à travers les diverses crises qu’elle a connues. Aujourd’hui, les Etats-Unis font face à d’énormes défis, alors même que tous les yeux sont rivés sur Washington depuis l’élection de Barack Obama. « Une chose est sûre, l’Amérique est à l’épreuve ».

I- La hantise du déclin

A) L’exception américaine. La certitude.

Les Américains ont un sentiment d’exceptionnalité qui découle de leur origine même et notamment du puritanisme. « Certains que « les yeux du monde » sont fixés sur eux, les Américains se voient toujours comme une nation exceptionnelle ». Souvent exalté et rattaché à la croyance en une mission divine, ce sentiment fait d’autant plus craindre aux Américains un déclin auquel beaucoup les assignent.

B) « Un pays ordinaire » ?

Nation devenue ordinaire dans les années 1970, R. Reagan a voulu lui rendre toute sa place avec son programme électoral. Avec la crainte d’une forteresse européenne, la baisse de la croissance américaine, les multiples crises avec l’URSS et surtout la déroute lors de la guerre du Viêt Nam, les Etats-Unis prennent conscience de leurs limites. Et avec l’ébranlement du système de Bretton Woods, c’est un sérieux revers enregistré par la monnaie américaine lorsque Nixon annonce la fin de sa convertibilité en or. La crise pétrolière a également dévoilé la dépendance américaine et des failles diplomatiques avec les pays arabes, alors même que l’affaire du Watergate secouait la vie politique états-unienne. Sous Carter, la politique menée à l’égard du péril soviétique est incomprise et peu efficace, tandis que la prise d’otages américains en Iran « relève aux yeux du monde les limites de la puissance américaine ».

C) Les paradoxes des années 1980

L’arrivée de Reagan qui rompt avec Carter entraîne le retour de l’Amérique au premier plan. Initiant le néolibéralisme, la diplomatie américaine est également très offensive, surtout à l’égard de l’URSS. Pourtant, les Etats-Unis doivent faire face à un nouveau concurrent, le Japon, qui s’affirme par exemple dans le secteur automobile et commencer à racheter peu à peu les Etats-Unis d’une certaine manière. Avec la bourse, les Etats-Unis entrent dans une sorte d’ « économie casino » et ne recherchent plus que le profit immédiat. En outre « le fardeau de la défense du monde libre est trop lourd », et l’Amérique ne semble plus avoir les moyens d’intervenir partout où nécessaire pour sauvegarder ses intérêts : certains croient déjà à la chute inéluctable de l’empire américain.

D) Vive les crises !

Les Etats-Unis ont toujours vécu avec des défis à surmonter. Le fait de les relever découlait de la mission que les Pères Fondateurs avaient donnée à cette nation. Il est d’ailleurs significatif de voir à quel point les références au passé états-unien sont nombreuses. Les échecs constituent quant à elles des occasions de mieux rebondir pour les Américains. Ainsi, dès le début des années 1990, les Etats-Unis s’étaient déjà débarrassés de leur concurrent stratégique, l’URSS, et économique, le Japon, entré en récession.

II- La fin des rêves américains

A) Le choc du 11 septembre

Les années 1990 sont marquées par la fin de la guerre froide un espoir grandissant pour les Américains de pouvoir « modeler le monde » à leur image. Leur force se manifeste lors de la première guerre en Irak, des accords d’Oslo ou de la partition de la Bosnie-Herzégovine. Dans un monde en apparence acquis à la cause américaine, les Etats-Unis ont « bel et bien baissé la garde ». Le 11 septembre marque à ce titre un dur retour à la réalité pour les Américains, conscients de leurs défaillances profondes. Pour la première fois, les Etats-Unis étaient attaqués sur leur sol, « le signe d’un déclin » ?

B) La frontière, de la conquête à la peur

Comme en témoigne la conquête de l’Ouest, la frontière est quelque chose à dépasser pour les Américains. En témoigne le programme de « New Frontier » de Kennedy. Pourtant, au plan commercial, les Etats-Unis adoptent une attitude pragmatique en pratiquant ponctuellement des hausses de droits de douane grâce au Trade Act : ainsi les Américains se jouent-ils des frontières. Après le 11 septembre, le pays se sent menacé par ce qu’il y a au-delà des frontières, notamment par l’immigration, et les minorités inquiètent de plus en plus la population blanche qui craint de devenir minoritaire à l’avenir.

C) Sécurité versus liberté, ou comment la peur affaiblit l’Amérique

Dès lors, G. W. Bush fait primer la sécurité sur la liberté, pourtant fondamentale aux Etats-Unis, et ceci moyennant quelques « dérives qui feront scandale ». Le communisme, dont découlait le maccarthysme, font place à l’islamisme comme principale menace aux Etats-Unis. L’opinion publique conforte le gouvernement dans cette voie et soutient une action contre les responsables des attentats du World Trade Center. Mais désormais, l’armée américaine n’a plus pour principale mission de diffuser les valeurs américaines, mais de défendre les Etats-Unis. En outre, les exactions américaines à Guantanamo et Abou Ghraib ont participé à la prolifération de l’antiaméricanisme. Enfin, en fermant ses frontières, les Etats-Unis ont freiné le brain gain lié à l’immigration de cerveaux étrangers.

D) L’Amérique, de la fascination au rejet

Après la Seconde Guerre mondiale, les Américains se sont concentrés à diffuser leur modèle dans tout l’Occident et au-delà, par exemple par le biais de leur industrie cinématographique. Cette fascination pour l’Amérique tourne néanmoins au rejet de nos jours, notamment car tout ceci symbolise l’hyperpuissance américaine. Les ennemis des Etats-Unis se sont montrés au Kenya dès 1998, puis en 2001. C’est bien plutôt l’intervention en Irak sans l’aval de l’ONU qui provoque un véritablement désamour du modèle américain là où justement il était embrassé ardemment. Europe et Etats-Unis se comprennent de moins en moins, et l’Amérique n’arrive plus à maintenir son influence au-delà de ses frontières.

E) Les bourbiers et ce qu’ils révèlent

L’Amérique pensait pouvoir vaincre le terrorisme, mais cette guerre est difficile et peut-être sans fin. Les situations en Afghanistan et en Irak ont d’ailleurs du mal à être stabilisées. Le coût de ces interventions est en outre astronomique et sujet à débat. En outre, l’administration Bush a réussi à se mettre à dos l’ensemble des pays musulmans, tandis que de nombreuses zones du globe s’émancipent de la domination américaine, en particulier l’Amérique latine. Par ailleurs, l’armée américain n’attire plus et manque d’hommes, et recourt donc à des sociétés militaires privées telles que Blackwater. Au final, « le paradoxe est total. En souhaitant se protéger, l’Amérique s’est mise en danger ».

III- La mort d’une nation ?

A) La démocratie en danger

Depuis toujours, l’Amérique a été guidée par l’idéal démocratique, ce qui est encore le cas aujourd’hui malgré certaines crises comme celle du Watergate. Le Monica-gate puis les doutes concernant l’élection de G. W. Bush en 2000 ont aussi ébranlé la démocratie américaine au tournant du XXI° siècle. Et si le 11 septembre à su ressouder la nation, la dérive sécuritaire qui en a découlé a permis à d’autres Etats de justifier leurs actes anti-démocratiques. Pourtant, la presse, symbole d’une liberté pouvant inquiéter de près la sphère politique, n’a cessé d’être un quatrième pouvoir en Amérique. Mais elle est aujourd’hui en crise, sans que le gouvernement fédéral ne se décide à la sauver…

B) Une société bloquée

« Le modèle social américain est en crise ». Certaines populations sont marginalisées alors dans le même temps 1% des Américains détiennent 33% du patrimoine national. Avant la crise, il y avait déjà 12,6% d’Américains sous le seuil de pauvreté : les efforts sociaux des années 1960 n’ont pas eu les effets escomptés. Les inégalités ont même tendance à s’accroitre notamment à cause de l’ « économie-casino » et du capitalisme financier qui ont fait leur apparition dans les années 1980. Du coup, aujourd’hui, les Etats-Unis sont classés au 74 rang mondial si l’on prend en compte le coefficient de Gini. La classe moyenne américaine a particulièrement été touchée ces dernières années, notamment suite à la réforme du Welfare State américain. Malgré les progrès des années 1990, la crise des années 2000 a détérioré la situation de millions d’Américains. En outre, c’est l’ascenseur social américain qui est en panne : travailler laborieusement n’est plus gage de réussite, alors que la reproduction sociale ne cesse de se confirmer. La stagnation de la situation des Afro-Américains illustre bien la décomposition de la société américaine.

C) « L’Amérique ne pourra pas continuer à vivre au-dessus de ses moyens »

Aujourd’hui, le modèle économique américain, imposé un peu partout à travers le monde, suscite de multiples critiques suite aux crises qu’il provoque à répétition. Le point noir, c’est que l’Amérique vit « au-dessus de ses moyens » et dans une véritable économie d’endettement, ce qui sera largement visible lors du déclenchement de la crise des subprimes. Particuliers mais aussi pouvoir étatique vivent donc sur un matelas de dettes. Mais ce système a fatalement explosé, et la faillite de Lehman Brothers et le scandale Madoff en sont aujourd’hui des symboles qui perdurent. Ainsi, c’est toute l’économie qui est touchée par cette crise. Pour l’Amérique, « General Motors, Ford et Chrysler sont devenues aujourd’hui symboles de son déclin »…

IV- Une nouvelle Amérique

A) Yes we can

Ce slogan résume les valeurs incarnées par Barack Obama. Son optimisme n’est pas nouveau, et symbolise la traditionnelle confiance américaine en l’avenir. Ce qui est nouveau, par contre, c’est la façon dont Obama pointe du doigt les excès américains et va jusqu’à s’excuser partout dans le monde, ce qui, selon les plus conservateurs, met à mal le leadership américain. Mais c’est en fait une politique pragmatique que mène Barack Obama, dont la légitimité est assurée par sa nette élection (53% des votes) et sa capacité à rallier toutes les minorités à sa cause. Au final, Obama critique et appelle sans cesse à « entrer dans une ère de responsabilité » suite aux dérivés sur le plan économique et sur la scène internationale.

B) La nouvelle politique étrangère américaine… vraiment nouvelle ?

Le « smart power » entrepris par Hillary Clinton n’est pas sans rappeler l’époque de la guerre froide. En utilisant tous les leviers de la puissance, et notamment la force militaire, l’Amérique veut adopter une attitude davantage pragmatique. Mais cette nouvelle diplomatie rompt avec l’unilatéralisme de G. W. Bush : les Etats-Unis s’ouvrent désormais au dialogue, par exemple avec l’Iran. Si certains voient dans cette politique nombre d’incohérences, c’est parce qu’elle est en perpétuelle évolution avec les affaires mondiales. En réalité, c’est donc à une nouvelle realpolitik à laquelle se livre Barack Obama.

C) Une révolution américaine et ses limites

A son arrivée au pouvoir, l’administration Obama ne semble pas avoir pris la mesure de la crise. Un flou important règne alors, et si Fanny Mae et Freddy Mac sont sauvés, Lehman Brothers est abandonné en septembre 2008, provoquant une tension extrême dans les milieux financiers. Le plan Paulson, lui-même, est critiqué de toutes parts. Mais cet interventionnisme sur le plan économique marque une rupture certaine, un nouveau New Deal diront certains, une révolution au sein même des Etats-Unis. On y voit « la capacité américaine à se réinventer ». La rupture avec l’administration précédente est certaine, tout d’abord avec la mise en place d’un système de santé global, mais aussi par la préoccupation nouvelle qu’est l’environnement, tout ceci dans un esprit de maintien du leadership américain. Mais les discours moralisateurs d’Obama sur la finance mondiale ne sont guère suivis d’effets, car l’opinion publique américaine reste réticente à toute intervention étatique.

V- Indépassable et indispensable Amérique

« Obama est-il le sauveur de l’Amérique ? […] Si Bush fut un brillant pyromane, Obama est un extraordinaire pompier ». Mais l’Amérique n’est pas en ruine, et elle reste indispensable au bon fonctionnement d’un monde qu’elle a façonné.

A) L’excellence américaine

Depuis quarante ans, nombreux ont été ceux qui avaient prédit en vain le déclin américain : les Etats-Unis, même confrontés à l’Asie en pleine expansion, reste loin devant. Les ressources sur son territoire sont nombreuses. Les Etats-Unis représentent toujours 1/5 du PIB mondial, possèdent la moitié des cent premières firmes mondiales et le dollar reste la monnaie phare partout dans le monde. La puissance américaine est aussi militaire : en 2008, le budget militaire est de 645 milliards de dollars, soit seulement 4% du PIB mais « autant que les vingt budgets militaires suivants ». La technologie américaine est également impressionnante et très en avance sur ses concurrentes, en témoigne le réseau Echelon ou le GPS. Les 2,8% du PIB alloués à la R&D ne sont sans doute pas étrangers à cette domination.

B) L’Amérique, clef de voûte de la mondialisation

Aujourd’hui, les Etats-Unis constituent un client indispensable pour bien des Etats, et sa chute, ou tout au moins celle de sa consommation, serait un désastre pour le monde entier, et en premier lieu pour les pays émergeants qui exportent massivement aux Etats-Unis. Le dollar reste un formidable atout pour l’Amérique : la Chine ou encore le Japon en ont des quantités astronomiques et continuent à financer les déficits américains sans admettre que la valeur du dollar ne chute, une aubaine pour les Etats-Unis. Quoiqu’il en soit, « le risque d’un effondrement de la finance américaine terrifie le monde ».

C) Qui peut se passer de la puissance américaine ?

Les Etats-Unis restent aujourd’hui incontournables pour résoudre les crises mondiales et stabiliser le monde : c’est la seule puissance vraiment mondiale. La Chine a besoin de stabilité tandis que l’Europe a besoin de la tutelle américaine. D’ailleurs, si les Européens ont longtemps fustigé l’unilatéralisme américain, ils sont désormais face à leur contradiction lorsque Barack Obama leur demande une aide militaire pour lutter contre le terrorisme. Seule la Russie ne souffrirait pas d’un déclin américain. Pour les Etats-Unis, la Russie est un élément souvent incontournable (réchauffement climatique, sanctions onusiennes, réduction du stock de têtes nucléaires, etc.), tel « un caillou dans la chaussure américaine ».

Conclusion :

« Obama a hérité d’une Amérique en plein doute » dont le modèle s’est enrayé et l’image détériorée sous l’ère Bush. La crise économique a révélé les insuffisances d’un système fondé sur un endettement sans limite. Mais l’Amérique n’est pas perdue, loin de là, et pourrait « se relever plus vite que les autres », d’autant que personne n’a intérêt à voir le géant américain s’effondrer.

ANALYSE :

Ce livre est à la fois clair, concis et instructif. Thomas Snégaroff nous expose, en un ouvrage facile à lire et riche de par son contenu et ses analyses, les mutations qu’ont connues les Etats-Unis depuis les années 2000. Mais il n’hésite pas non plus, et c’est là un autre intérêt de ce livre, à faire référence aux fondements même de l’esprit américain et des valeurs qui ont construit les Etats-Unis d’Amérique. Un lecteur peu accoutumé aux questions de géopolitique pourra ainsi facilement comprendre les enjeux de la politique américaine dans les années futures.

Néanmoins, le titre de l’ouvrage est trompeur. Loin de s’attarder vraiment sur les conséquences qu’aurait le déclin américain, T. Snégaroff se concentre surtout sur les changements de politique américaine depuis notamment le 11 septembre. On n’est pas ici dans un ouvrage de science-fiction où l’on étudierait les implications d’une chute du géant américain.

Enfin, on peut être déçu d’une vision essentiellement « américano-centrée » de ce livre. On n’apprend que peu comment sont perçus les événements tels que le 11 septembre, la crise économique ou l’élection de Barack Obama à travers le monde, et comment serait vécu un éventuel déclin des Etats-Unis. Mais quoiqu’il en soit, ce livre reste un excellent ouvrage de vulgarisation pour tout novice désireux de s’instruire.

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