Opération « Sukula » : la menace « Séléka » sur Bangui est-elle crédible ?
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Opération « Sukula » : la menace « Séléka » sur Bangui est-elle crédible ?

 

Depuis le 8 avril 2018, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA) et les Forces armées centrafricaines (FACA) mènent l’opération de désarmement « Sukula » dans le quartier musulman du PK5 (Bangui). Celle-ci fait craindre un renouveau des tensions communautaires en RCA, alors que le processus de paix est encore très fragile. Dénonçant une « attaque contre les musulmans », deux groupes armés de l’ex-coalition « Séléka », le Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC) et le Mouvement patriotique pour la Centrafrique (MPC), se sont rassemblés depuis mi-avril à Kaga Bandoro – à 300 km au nord de Bangui – et font peser une certaine menace sur la capitale. Si selon le porte-parole du FPRC, Aboubakar Sidik Ali, « une descente sur Bangui ne serait pas exclue », doit-on réellement prendre au sérieux cette possible offensive militaire ? 

La politisation de l’opération « Sukula » a ravivé les tensions communautaires

L’opération « Sukula » a pour but de désarmer les milices « musulmanes » d’autodéfense du Km5 qui rackettaient les habitants du quartier PK5 et de capturer un de leur chef, Nimery Mathar, surnommé le « général Force ». Les premiers résultats de « Sukula » ne sont pas ceux qui étaient escomptés. En effet, l’opération n’a, pour l’instant, pas permis de capturer le « général Force » mais a entraîné une vive recrudescence des tensions communautaires dans la capitale. D’une part, l’intervention des FACA, régulièrement accusées par les musulmans d’être fortement liées aux groupes d’autodéfense « chrétiens » anti-balaka, a été mal perçue par la population du PK5 dont une partie a résisté à l’intervention. D’autre part, certains leaders de groupes armés anti-balaka ont tenté d’assimiler l’ensemble des musulmans aux gangs criminels du Km5. Selon la Croix rouge centrafricaine, les affrontements entre les militaires et les militants pro Nimey Mathar auraient fait 32 morts et 145 blessés. Le chercheur Roland Marchal a déclaré que « Sukula » était un « un véritable fiasco »[1] qui ternissait une nouvelle fois l’image de la MINUSCA dans le pays et affaiblissait le gouvernement du président Touadéra.

Dans un communiqué du 20 avril, la MINUSCA a appelé au calme en rappelant que l’opération avait été menée à la demande de la majorité des habitants. Elle a dénoncé « la manipulation et la désinformation » de l’opération par certains acteurs politiques souhaitant raviver les tensions en cherchant à faire « des amalgames ». L’opération de maintien de la paix a indiqué qu’elle ne céderait pas aux intimidations et qu’elle continuerait à mener son opération de police dans le quartier.

Possibilité d’offensive des ex-Séléka sur Bangui et sentiment d’inquiétude

Membres de la Séléka à Kaga-Bandoro en 2013

Prétextant que l’opération « Sukula » était orientée contre les musulmans, deux groupes de l’ex-Séléka se sont rassemblées dans la ville de Kaga Bandoro. Le 13 avril 2018, le FPRC de Nourredine Adam et le MPC du général Mahamat Al-khatim ont indiqué qu’ils avaient tenu une réunion « pour mettre en place une coordination militaire », dans laquelle « l’option de descendre sur Bangui n’était pas exclue ». Un autre groupe de l’ex-Séléka, l’Union pour la Paix en Centrafrique (UPC), devrait se prononcer dans les jours qui arrivent sur son choix de participation à cette « nouvelle alliance ».

Un sentiment d’inquiétude s’est emparé de la capitale depuis une semaine. Le gouvernement centrafricain, dont l’appareil sécuritaire est en pleine réforme, ne dispose pas des forces nécessaires pour contrer une potentielle offensive « Séléka ». Si cette dernière devait avoir lieu, il place ainsi tous ses espoirs dans la MINUSCA, forte de 10 000 Casques bleus, et la communauté internationale. Parallèlement, plusieurs groupes d’autodéfense anti-balaka ont appelé les groupes de l’ex-Séléka à privilégier le dialogue via le panel de médiateurs de l’Initiative africaine pour le dialogue et la réconciliation[3]. Ils ont néanmoins indiqué qu’il étaient prêts « à prendre leurs responsabilités » si le gouvernement et la MINUSCA laissaient les forces de l’ex-Séléka « franchir une ligne rouge »[4].

Une menace « Séléka » à relativiser

En réalité, malgré leur actuelle « unité de façade », il semble peu probable que les groupes armés de l’ex-Séléka passent à l’attaque. Depuis que la Séléka a renversé le président Bozizé, la coalition est minée par des divisions internes et ne dispose d’aucun véritable leadership. Ses factions armées, principalement présentes dans le nord et le centre du pays, ont créé des semblants d’administrations parallèles sur de vastes régions. Elles ont régulièrement tendance à passer des accords intergroupes circonstanciels de cessez-le-feu qui ont du mal à s’inscrire dans la durée en raison de luttes d’influence et d’intérêts économiques divergents (ressources diamantaires, transhumance…).

Via leurs manœuvres d’intimidation, les groupes de l’ex-Séléka cherchent plutôt à répondre à la pression populaire des populations musulmans centrafricaines. Ces dernières l’incitent à se positionner comme « le bouclier » de l’ensemble de leur communauté. Déjà fin octobre 2017, suite à des violences qui avaient touché des musulmans du nord de la RCA, les factions de l’ex-Séléka avaient brandi la menace du sécessionnisme. En somme, les dirigeants des groupes de l’ex-Séléka cultivent un double discours. Parallèlement à des manœuvres d’intimidation circonstancielles, comme c’est actuellement le cas à Kaga Bandoro, ils servent leurs propres intérêts en tentant de s’inscrire dans une stratégie de conciliation avec le gouvernement de Touadéra. Ce dialogue avec Bangui a pour but de « soigner » leur image auprès de la communauté internationale mais aussi de bénéficier à terme d’une impunité complète pour leurs crimes de guerre[5]. C’est d’ailleurs pour cette raison que les porte-paroles du FPRC ont répété à plusieurs reprises qu’un désengagement de l’Initiative africaine n’était pour l’instant pas l’ordre du jour.

 

[1] « En Centrafrique, la menace d’une offensive sur Bangui par d’ex-Séléka », France24, 19 avril 2018.

[2] La Séléka est une vaste coalition de groupes armés « musulmans » du nord de la Centrafrique qui était entrée dans Bangui en 2013 pour renverser le président Bozizé.

[3] Véritablement lancée en septembre 2017 et basée sur les accords de paix signés à Rome, l’Initiative africaine est pilotée par l’Union africaine et offre un panel de facilitateurs visant à améliorer les relations entre les groupes armés et le gouvernement centrafricain.

[4]Déclaration du leader anti-balaka Sébastien Wénézoui lors d’une conférence de presse le 17 avril 2018.

[5] Clément Lobez, « RCA: difficile politique d’apaisement. La justice transitionnelle menacée ? », GRIP, 27 février 2018.

About Clement LOBEZ

Clément Lobez, diplômé d’un master en relations internationales à l’UCO, a participé à plusieurs expériences en lien avec la consolidation de la paix en Afrique et a été assistant chercheur au GRIP dans la section « Conflits, sécurité et gouvernance en Afrique ».

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