Référendum constitutionnel au Burundi : une victoire quasi-annoncée pour Nkurunziza
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Référendum constitutionnel au Burundi : une victoire quasi-annoncée pour Nkurunziza

 

Le 17 mai 2018, à l’occasion d’un référendum, cinq millions de Burundais vont devoir se prononcer sur un projet de révision de leur Constitution. Si le « oui » l’emporte à plus de 50%, le président Nkurunziza pourrait candidater à deux nouveaux mandats et potentiellement rester à la tête du pays jusqu’en 2034. Plus préoccupant encore, la réforme constitutionnelle pourrait « exacerber les tensions politiques au Burundi » [1] et remettre en cause les accords de paix d’Arusha. Pourtant, l’issue du référendum ne fait aucun doute puisque Nkurunziza a tout mis en place depuis plusieurs mois pour assurer sa victoire. Le régime a renforcé le quadrillage du pays et a conduit une stratégie d’intimidation à l’encontre de la population, multipliant les arrestations de militants du « non » . De son côté, malgré une unité de façade, l’opposition est restée divisée et n’a pas pu faire entendre sa voix.  

Un référendum constitutionnel qui inquiète

Le président Nkurunziza tient son pays d’une main de fer (Source AFP, Marco Longari)

Le projet de réforme de la Constitution [2], seulement publié le 8 mai 2018 sur le site de la Commission électorale nationale indépendante (CENI), a confirmé les inquiétudes de plusieurs acteurs internationaux. Le référendum constitutionnel pourrait permettre de prolonger les mandats présidentiels de cinq à sept ans. Par ailleurs, si le projet de réforme indique qu’un dirigeant ne pourra pas effectuer plus de deux septennats, un amendement annulerait tous les mandats effectués jusqu’à aujourd’hui. Nkurunziza, à la tête du pays depuis 2005, pourrait ainsi se présenter à deux nouveaux mandats à partir de 2020.

La révision de la Constitution pourrait ainsi permettre au président burundais de renforcer encore un peu plus son emprise sur le pouvoir. En effet, fin avril 2015, quand le Président Nkurunziza a été autorisé par la Cour constitutionnelle à briguer un troisième mandat, un large mouvement de contestation est apparu dans l’ensemble du Burundi. Nkurunziza avait finalement été réélu le 27 juillet 2015 dans un climat de répression lors d’une élection critiquée par les observateurs internationaux. Considérant la candidature de Nkurunziza comme illégitime et inconstitutionnelle, une large partie de l’opposition avait boycotté les urnes rendant les résultats peu crédibles aux yeux de plusieurs États.

L’Union européenne (UE) et les Nations unies se sont dit préoccupées par le projet de réforme de la Constitution. En effet, cette dernière émane directement des accords de paix d’Arusha qui pourraient être eux-mêmes remis en question par le pouvoir dans un second temps. Ces accords, signés en août 2000 et dont l’UE est garante, restent encore fragiles. Ils avaient mis fin à une guerre civile débutée en 1993, qui avait fait plus de 300 000 morts. Alors que selon plusieurs ONG le spectre d’un génocide pèse sur le Burundi, la remise en cause de cet accord-cadre pourrait avoir des conséquences désastreuses.

Intimidations et « enrôlement forcés » : Nkurunziza met toutes les chances de son coté

Depuis le début de la campagne, la liberté d’expression a été cadenassée et le contrôle des médias a été encore un peu plus renforcé. Si la plupart des radios privées burundaises avaient déjà été fermées suite au putsch avorté de mai 2015, les radios Voice of America et BBC ont dernièrement été suspendues pour six mois [3] par Bujumbura. Elles ont été accusées par le Conseil national de la Communication (CNC) de « manquements à la loi régissant la presse et à la déontologie professionnelle » pouvant nuire à l’image du président. RFI a elle aussi reçu plusieurs mises en garde.

Enfin, des ONG ont dénoncé les « enrôlement forcés »[4] depuis février 2018. Les Burundais pouvaient s’enregistrer jusqu’au 6 avril 2018 sur les listes de la Commission électorale. Néanmoins, le manque d’engouement de la population à participer au référendum et l’appel au boycott lancé par le CNARED [5], ont forcé le régime à mettre en place plusieurs mesures contraignantes. Si le gouvernement a déclaré qu’il plaçait « la sensibilisation » au cœur de sa stratégie de persuasion, plusieurs sources indiquent néanmoins que des menaces – coupures d’approvisionnement en engrais, impossibilité d’accès aux soins – auraient été lancées à l’encontre de tout individu ne souhaitant pas se rendre aux urnes. En outre, toute personne qui ne s’inscrit pas sur les listes de la CENI ne pourra pas voter aux élections générales de 2020. Enfin, les « Imbonerakure »[6] ont mis en place des barrages routiers à travers l’ensemble du pays afin de contrôler les « récépissés » – attestant une inscription – des Burundais. Certaines personnes, qui ne répondaient pas à cette condition, ont été arrêtées arbitrairement ou passées à tabac. Des membres du gouvernement ont minimisé l’importance de ce phénomène, indiquant qu’il ne s’agissait que de quelques « bavures »[7]

Une opposition divisée et incapable de faire entendre sa voix

Le 31 janvier 2018, suite à une réunion à Nairobi, les leaders de l’opposition politique interne et en exil ont indiqué qu’ils avaient enfin réussi à mettre de côté leurs nombreux désaccords. Un accord de synergie a pu être trouvé au nom de « l’union sacrée » contre le projet de référendum constitutionnel de Nkurunziza. Pourtant, malgré cette « grande coalition » de façade, l’opposition est restée divisée et n’a pas réussi à rééquilibrer le rapport de force avec le régime de Nkurunziza.

Tout d’abord, l’opposition parlementaire et ses militants n’ont pas pu lutter à armes égales. Les partis politiques de l’opposition (FNL, Uprona, Ranac …), minoritaires à l’Assemblée nationale face à l’omnipotent parti présidentiel CCND-FDD, ont peu de marge de manœuvre depuis plusieurs années sous peine d’être suspendus. Par ailleurs, les partisans des partis d’opposition ont continué d’être persécutés par les forces gouvernementales et les Imbonerakure. Officiellement, les campagnes ne pouvaient être lancées que deux semaines avant le jour du référendum, au risque d’être condamné à une peine allant d’un à trois ans de prison. Si le gouvernement a ouvertement lancé sa campagne d’explication des amendements depuis décembre 2017, il a arrêté une multitude de militants du « non », considérés alors comme des « rebelles » et des « semeurs de désordre »[8]. Selon le dernier rapport de Human Rights Watch [9] les violations des droits de l’homme (cas de torture, agressions sexuelles, exécutions extrajudiciaires, enlèvements…) perpétrées contre les non-partisans du CNDD-FDD ont connu un nouveau pic d’intensité depuis plusieurs mois.

De surcroît, l’opposition armée burundaise [10], actuellement réfugiée dans le Sud-Kivu (est de la RDC), manque de moyens et possède une capacité d’action fortement réduite. Initialement, le but de la majorité de ces groupes armés était d’amener Nkurunziza à négocier, voire de le renverser par les armes. Le 11 mai 2018, un groupe armé non identifié a lancé un raid meurtrier contre un village de la province de Cibitoke (nord-ouest du pays). Cette attaque, « qui n’a aucun lien avec le référendum constitutionnel » selon Bujumbura, aurait fait 26 morts et sept blessés. En réaction, le gouvernement à renforcé la présence des forces de sécurité dans les régions frontalières.

Enfin, le CNARED est miné par des rivalités internes et a peu d’assise sur le terrain. Son président, Jean Minani, a dénoncé ce référendum qui « visait à mettre une croix sur la démocratie » et à « piétiner » l’accord d’Arusha. S’il ne se fait pas d’illusion sur la victoire du « oui », il appelle tout de même le peuple burundais et la communauté internationale à ne pas laisser Nkurunziza franchir cette « ligne rouge ». Contrairement à certains partis de l’opposition interne – dont l’Uprona – qui ont appelé à voter, le CNARED a placé le boycott au centre de sa stratégie[11].

En somme, il est presque certain que le « oui » l’emportera lors du référendum constitutionnel du 17 mai 2018. Le régime pourra ainsi amorcer sa réforme constitutionnelle et permettre à Nkurunziza de potentiellement gouverner jusqu’en 2034. La communauté internationale devrait dénoncer cette initiative mais rester dans un certain immobilisme. Cependant, cette réforme constitutionnelle pourrait avoir des conséquences bien plus néfastes que le simple renforcement du pouvoir personnel de l’actuel président. En fermant définitivement la porte à la mise en place d’un dialogue inclusif sur un sujet si sensible, Nkurunziza accentue les tensions entre les Burundais et expose son pays à un nouveau drame.

[1] Propos du Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, le 12 février 2018.

[2] Romain Gras, « Référendum au Burundi : l’UE dénonce un « climat d’intimidation et de répression » », Jeune Afrique, 9 mai 2018

[3]Lewis Mudge, « Des médias internationaux frappés d’interdiction pendant la campagne pour le référendum au Burundi », Human Rights Watch, 15 mai 2018.

[4]« Référendum constitutionnel: des Burundais dénoncent un «enrôlement forcé» », RFI, 16 février 2018.

[5] Le CNARED est une plateforme citoyenne d’opposition au troisième mandat présidentiel de Nkurunziza. Elle regroupe une multitude d’opposants politique burundais en exil.

[6] Les « Imbonerakure » (« visionnaires » en kirundi) seraient composés de jeunes militants politiques du CNDD-FDD que le parti dit « non violents », ainsi que d’anciens combattants du temps de la rébellion, qui n’auraient pas été désarmés et auraient repris du service lorsque le climat politique s’est tendu. Considérés comme des miliciens par certains rapports des Nations unies, ils sont un pilier de la politique de contrôle et de répression de Nkurunziza.

[7] Propos du premier vice-président, Gaston Sindimwo, dans une interview à RFI.

[8] « Réforme constitutionnelle au Burundi : le pouvoir met en garde les opposants », RFI, 10 janvier 2018.

[9] « Burundi : Répression à l’approche du référendum sur le mandat présidentiel », Human Rights Watch, 17 avril 2018.
[
10] Clément LOBEZ, « L’opposition armée burundaise : état et capacité d’influence sur le régime de Nkurunziza », GRIP, 2 octobre 2017.

[11] Romain Gras, « Référendum au Burundi : selon le Cnared, « la porte d’une solution négociée va définitivement se fermer », Jeune Afrique, 2 mai 2018.

About Clement LOBEZ

Clément Lobez, diplômé d’un master en relations internationales à l’UCO, a participé à plusieurs expériences en lien avec la consolidation de la paix en Afrique et a été assistant chercheur au GRIP dans la section « Conflits, sécurité et gouvernance en Afrique ».

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