Évolution de la perception des conflits dans Star Wars
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Évolution de la perception des conflits dans Star Wars

 

Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine, une république démocratique se transformait en un « Empire autoritariste ». Les derniers partisans de la République décident alors de résister et de former une rébellion. Voici brièvement le contexte politique de la saga cinématographique « Star Wars ». De nombreuses analyses sont déjà parues sur cette succession d’histoires, du passage de la démocratie à la dictature et au totalitarisme, qui nous mettent en garde pour l’avenir de nos systèmes politiques occidentaux. La saga Star Wars a donc déjà été étudiée sous l’angle de la politique, mais qu’en est-il des relations entre les différentes forces qui s’affrontent et comment les conflits sont-ils présentés dans les différents films ? Star Wars n’est pas une saga qui cherche à ré-inventer un système politique mondial, elle tend plutôt à refléter des situations existantes et à les intégrer dans un univers fictif. Le créateur de la saga, George Lucas, n’est évidemment pas étranger à ce traitement des forces centrifuges dans ses films. Le réalisateur est très intéressé par les processus politiques comme l’illustre sa célèbre critique contre l’industrie cinématographique américaine : « les réalisateurs soviétiques avaient plus de liberté que moi ». Il faut avoir une certaine vision du monde pour prononcer cette phrase aux États-Unis. Ce n’est cependant pas la vente des droits de l’auteur à la société Disney qui empêchera Star Wars de nous présenter le reflet de nos propres perceptions en termes de conflictualités. La sortie en décembre 2016 de « Rogue One : A Star Wars Story » illustre bien cette continuité, puisque la célèbre licence présente une nouvelle configuration du conflit entre l’Empire et les rebelles.

La saga des années 1980 (Episodes IV, V et VI)

Star Wars et la Guerre Froide dans le « Time »

La première saga Star Wars, sortie entre 1977 et 1983, retrace le parcours d’un jeune Jedi, Luke Skywalker, et d’une rébellion qui veut renverser l’Empire galactique, un régime politique totalitaire. Cette série de trois films est certainement la plus manichéenne de l’univers Star Wars et pour cause, elle est contemporaine d’une période historique elle-même très manichéenne. Cette période historique, c’est bien évidemment la Guerre froide. Pour comprendre l’ancrage que peut avoir cette saga dans le contexte politique de l’époque, il est utile de reprendre les termes du Président américain Ronald Reagan, élu en 1980. Dans un discours de 1983, alors que la crise des euromissiles bat son plein en Europe, le Président élu rappelle qu’il ne faut pas mettre au même niveau les États-Unis et l’URSS et ne pas « ignorer les faits de l’Histoire et les tendances agressives d’un empire du mal » et donc continuer « la lutte entre le bon et le mauvais, le bien et le mal ». L’URSS est donc désigné comme l’empire du mal. Enfin le même Ronald Reagan mettra en place en 1983 (toujours dans le contexte des euromissiles), un projet de défense anti-missile nommé « Initiative de défense stratégique » , plus connu sous le nom de « Star Wars » dans les médias américains. Cette image de lutte Est/Ouest collera à la Guerre des étoiles jusqu’à la chute de l’Union Soviétique en 1991. Si G.Lucas s’est inspiré des totalitarismes pour créer son « Empire galactique » c’est plutôt le régime nazi qui était visé à l’origine, le créateur de Star Wars a lui-même avoué qu’il y transposait également une critique de la politique impériale américaine. Il y a donc un décalage entre ce que le film et son créateur voulaient véhiculer et la manière dont il a été interprété et utilisé dans un contexte politique particulier.
Aujourd’hui, lorsque l’on parle de la première saga, nous sommes revenus à une lecture de l’Empire galactique plus proche du régime nazi, car l’URSS n’existe plus, mais surtout parce que le régime nazi représente un traumatisme bien plus grand pour nos sociétés « occidentales » (1) que l’empire soviétique. Dans les films suivants, les rapports de force et la nature même des acteurs évolueront logiquement, puisque notre monde aura fortement changé entre le début des années 80 et les années 2000.

La saga des années 2000 (Episode I, II et III)

C’est certainement à propos de cette saga qu’il y aurait le plus de choses à dire. Premièrement, ce sont dans les épisodes I, II et III que l’on comprend davantage les enjeux politiques de l’univers Star Wars, avec le basculement dans l’épisode III d’une République démocratique vers un Empire totalitaire. En parallèle, le contexte géopolitique a évolué, avec notamment la chute de l’URSS qui était un thème structurant de la trilogie des années 1980. Ainsi il n’y a plus de Guerre Froide et l’épisode I (1999) de cette nouvelle saga s’apparente aux systèmes politiques occidentaux des années 2000, c’est-à-dire à une paix démocratique. Cependant, une force politique antagoniste à la République existe déjà, avant l’arrivée de l’Empire. Il s’agit de la Fédération du commerce, qui fait elle-même partie d’une formation séparatiste nommée : la Confédération des systèmes indépendants. Deux nouveaux thèmes font donc leur apparition : l’économie et l’indépendantisme. Le thème commercial émerge dans la « prélogie » Star Wars alors que le conflit capitalisme/communisme est terminé, remporté par le premier camp. En 1995, l’Organisation mondiale du commerce  fait son apparition et G. Lucas va prendre en compte les motivations économiques des États dans leurs rapports aux conflits, comme ce fut le cas lors de la Guerre du Golfe (1990/1991). On pourrait aller plus loin en imaginant que le rôle néfaste de la Fédération du commerce dans Star Wars fait écho à l’impact de l’économie de marché dans nos démocraties. Pour ce qui est de la Confédération des systèmes indépendants, elle illustre a priori les mouvements indépendantistes issus de l’URSS et de la Yougoslavie. Notons qu’à la sortie de « Star Wars, épisode I : La Menace fantôme » en 1999, la guerre du Kosovo est à son paroxysme. Cependant, le traitement négatif du séparatisme dans Star Wars diverge des postures occidentales de l’époque, qui étaient plutôt favorables à ces indépendantismes. L’auteur avait peut être à cette époque une perception différente de ces mouvements. Enfin pour revenir à la Fédération du commerce, il s’agit là d’une force séparatiste, qui veut s’affranchir des règles fixées par la République et donc par la démocratie. Il serait donc possible d’y voir un parallèle avec « l’ultra-libéralisme », qui propose une économie fondée sur la dérégulation et la non-intervention des États.

Les premiers films du milieu des années 2010 (Episode VII et « Rogue One »)

Concernant les deux films sortis en 2015 et 2016, il est nécessaire de rappeler le changement de direction, puisque George Lucas a vendu sa licence « Star Wars » à la société Disney en 2012. Les derniers films sont donc écrits par une super-production, mais cette lecture des perceptions de la guerre dans les films Star Wars peut tout de même évoluer, notamment avec le film sorti en décembre 2016 : « Rogue One : A Star Wars Story ». Ce film se déroule juste avant l’épisode IV, ainsi on peut retrouver certains personnages mythiques, comme Dark Vador ou la princesse Leïa Organa. Le contexte politique est à peu près le même que dans la première trilogie, ce qui justifie un peu plus la problématique de l’article, car le traitement du conflit Empire/rebelles est nettement différent. Ainsi dans ce dernier opus, les producteurs ont ré-actualisé la lutte entre l’Empire galactique et la rébellion en y ajoutant un troisième camp : ce lui des rebelles « extrémistes ». Il ne s’agit pas d’une simple évocation dans le film, mais bien d’un enjeu majeur, puisque la première partie du film se concentre sur ce thème. Les protagonistes du film (les rebelles modérés) ayant pour mission de retrouver le leader d’une mouvance rebelle extrémiste et à le faire revenir à une position plus mesurée afin qu’il réintègre la rébellion. Nous passons donc du schéma d’un conflit entre deux belligérants pour la saga des années 1980, à un schéma plus complexe dans Rogue One. Si les deux camps rebelles ne s’affrontent pas ouvertement, ils sont suffisamment éloignés dans leurs opinions politiques pour ne pas s’unir réellement. Cette situation est assez proche des guerres que l’on connaît actuellement, elle reflète tout du moins nos perceptions de ces conflits. Pour développer notre analyse, utilisons l’exemple de la Syrie, on pourrait également prendre celui de l’Irak, du Yémen ou de la Tchétchénie. Schématisons cette analogie entre Star Wars et la situation en Syrie : s’affrontent sur le terrain, un gouvernement légitimiste mené par Bachar al-Assad, que l’on peut comparer dans Star Wars à l’Empire, et des rebelles syriens (Armée Syrienne Libre) qui s’apparentent à la rébellion menée par la princesse Leïa, ainsi que des formations Djihadistes (Jabhat Fatah al-Sham, pour nommer la plus puissante) représentées par « la rébellion extrémiste ». Pour conclure cette analogie, il est intéressant de voir que dans une scène de combat entre rebelles extrémistes et stormtroopers de l’Empire, un de ces derniers qualifie les rebelles de « terroristes ». Un qualificatif largement utilisé aujourd’hui dans la communication des États en difficulté, voire défaillants, face à des armées rebelles (Syrie, Yémen, Ukraine).

Si les logiques conflictuelles existantes sont traduites de manière bancale et stéréotypée dans les films Star Wars, ce n’est pas tant la faute des producteurs, que celle de la représentation erronée de ces conflits dans les sociétés occidentales. Dans une perspective qui chercherait à transcrire notre vision des rapports politiques et géopolitiques mondiaux, Star Wars se révèle être la saga cinématographique de science-fiction la plus ambitieuse de son époque.

(1) Dans l’article, le monde occidental est évoqué de manière homogène. En effet, nous n’aurions pas le temps pour ce type de format de traiter la perception de chaque État occidental, il faut donc s’appuyer sur une perception générale. Cette démarche peut présenter des inconvénients, par exemple lorsqu’il est question d’un jugement subjectif des traumatismes liés au nazisme ou au soviétisme en Occident : si le traumatisme nazi est plus fort en Europe de l’ouest, certains pays de l’ancien bloc soviétique sont bien plus traumatisés par l’URSS que l’Allemagne nazie (comme les pays Baltes).

About Fabien HERBERT

Rédacteur géopolitique pour Les Yeux du Monde. Formé à l'Université Catholique de Louvain, Fabien Herbert est journaliste et analyste spécialisé en relations internationales. Il s'intéresse notamment au monde russophone et au Moyen-Orient.

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