Contestations anti-Sissi : vers un nouveau printemps égyptien?

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En place depuis 2013, le régime d’Abdel Fattah al-Sissi voit aujourd’hui sa légitimité contestée. Le 20 septembre éclatait un mouvement protestataire dans les rues du Caire et ailleurs dans le pays. Menée par la figure de proue de Mohammad Ali, cette date anniversaire rappelle les mouvements de 2019. Cette année-là, des milliers de manifestants s’étaient regroupés, du 20 au 27 septembre, pour accuser le président de détourner les richesses du pays.

Contestations anti-Sissi : vers un nouveau printemps Egyptien?
Un protestataire sur la place du Tahrir lors de la révolution égyptienne de 2011. Débutant le 25 janvier, elle compta pour plus de 400 morts et 5000 blessés. Le 11 février, la population obtint la démission du président en place : Hosni Mubarak.

Une réponse autoritaire

Depuis cette date, au moins 164 manifestations dans 17 des 27 provinces égyptiennes ont été documentées. Malgré certains lancers de cailloux et endommagements de voitures de police, le mouvement conserve un caractère non violent. À l’inverse, l’État est accusé de violences intensives et d’arrestations arbitraires. On compte, par exemple, entre 571 et 735 arrestations perpétuées dans l’intervalle du 10 au 29 septembre. Ces détentions touchent des individus allant de 11 à 65 ans. Amnesty International dénonce ainsi l’usage de torture, de gaz lacrymogène, de kalachnikovs, de coups de bâtons et de birdshots à l’encontre des foules.

Selon Philip Luther (directeur de la recherche et du plaidoyer pour le Moyen-Orient et l’ Afrique du Nord à Amnesty International) c’est aux tactiques habituelles de violence et d’arrestations de masse que les autorités ont ici fait appel. Ceci, dans l’optique de transmettre un message fort d’intolérance gouvernementale vis-à-vis de toutes formes de manifestation. Après la mort d’un homme à Luxor, elles comptent aujourd’hui deux nouveaux décès liés aux forces de police (Samy Beshir – 25/09 – et Owais al-Rawi – 30/09). « Depuis qu’il a fait tomber en 2013 le président issu des Frères musulmans Mohammed Morsi, — rappelle Anne-Clémentine Larroque — Abdel Fattah al-Sissi, ex-général de l’armée, n’a jamais renoncé à la répression de l’opposition. » C’est, selon elle, l’instrumentalisation de la rue par l’opposition, plus que la rue elle-même, qui effraierait l’État. Les autorités craindraient ainsi une cristallisation de ces mouvements. Sissi utilise notamment la lutte antiterroriste comme alibi de répression et justificatif d’emprisonnement.

Origines du mouvement …

Ces réclamations tirent leur origine du refus populaire des campagnes gouvernementales de destruction de logements illégaux. Elles sont ravivées par les réseaux sociaux, utilisés comme moyens de mobilisation des masses et dernier ressort de liberté d’expression. Diverses vidéos de répressions policières ainsi que les appels au rassemblement de Mohammad Ali nourrissent le discours protestataire. De son côté, l’État parle de “guerre” et utilise une presse muselée comme outil de désinformation. L’attention particulière donnée aux manifestations pro-Sissi en est l’illustration. En matière de liberté d’expression, l’Égypte se classe 161ème sur 180 selon un rapport de Reporters sans frontières.

Selon l’AFSS (Arab Foundation for Civil Society Support), les raisons de cette agitation vont de l’absence de prise de décision, à la nationalisation des partis politiques, des syndicats et de la société civile. Une liberté politique limitée, l’accroissement de prisonniers d’opinion et la détérioration des conditions de vie en sont d’autres exemples. On citera également les usages de la pandémie comme moyen d’étendre les propres pouvoirs du président.

… sur fonds économiques et démographiques

Selon l’historien Jean-Pierre Filiu, « la dictature de l’ex-maréchal Sissi s’appuie sur une forme très agressive d’ordre moral, qui permet en retour d’acheter la paix sociale dans un pays taraudé par une pauvreté grandissante ». Malgré une amélioration sur la période 2016-2019, plus d’un tiers de la population vivrait ainsi avec moins de 1,53 dollar par jour. Cette situation, aggravée par la pandémie de coronavirus, augmente l’insécurité de la population. Selon le FMI, malgré de faibles restrictions sanitaires et la poursuite des activités économiques, la croissance du pays devrait passer de 5.6% en 2019, à 2% en 2020. Le tourisme, les revenus du canal de Suez et les transferts de fonds, qui représentent jusqu’à 15% du PIB égyptien, sont particulièrement touchés. Ces secteurs reflètent de grandes sources d’emplois, de devises étrangères, de revenus individuels et étatiques. Le chômage est également attendu à la hausse, atteignant les 10,3%.

La révélation de tensions au sein du cercle dirigeant, à la suite de l’élection présidentielle de 2018, et la « contre-transition démographique » du pays­ — selon les termes du démographe Youssef Courbage ­— posent de nouveaux problèmes au régime. En effet, avec un taux de fécondité de 3,5 enfants par femme en 2014, cette dernière représente une nouvelle menace pour la stabilité économique du pays. Le président, dont les manipulations de la constitution garantissent la place jusqu’à 2030, devra alors superviser une population de 120 millions d’habitants. Ce chiffre aura ainsi doublé depuis 1990.

Souvenirs de révolutions

Tel un souvenir des révolutions de 2011, ces événements ravivent des espoirs oubliés. L’utilisation de la place de Tahrir, en est l’illustration la plus marquante. Symbole du printemps égyptien, elle a vu s’élever ces derniers jours des demandes de destitution du président. Il est ainsi accusé d’affamer son peuple. Au sein de la foule, émergent des élocutions telles que « nuit de la chute » et « à bas Sissi ». Après 2011, les divers visages de la révolution, enterrée par le régime, avaient été arrêtés, contraints de partir ou bien avaient rejoint le banc des martyrs. En sera-t-il de même pour ces nouvelles voix contestataires ?

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Gabrielle FRANCK

Gabrielle FRANCK est étudiante de niveau master, poursuivant un double diplôme «International Relations and Politics and Public Administration» dans les universités partenaires Charles (Prague) et Konstanz (Allemagne).

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