Nouveau conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan

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Du 12 au 16 juillet, de nouvelles tensions ont éclaté entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, atteignant un niveau de violence inégalé depuis la guerre des quatre jours de 2016. Les nouvelles modalités du conflit et des relations diplomatiques montrent une reconfiguration dans les relations régionales.

Arménie-Azerbaïdjan : nouvelles formes d’un conflit ancien

Le Premier ministre arménien et le Président azerbaïdjanais, lorsque le dialogue semblait encore possible
Le Premier ministre arménien et le Président azerbaïdjanais

L’Arménie et l’Azerbaïdjan sont en conflit depuis leurs indépendances de 1991 à propos de la région du Haut Karabakh. Celle-ci se situe dans la République d’Azerbaïdjan sous l’Union Soviétique mais est peuplée d’Arméniens. La guerre dure de 1991 à 1994, puis un cessez-le-feu est signé, sans qu’aucune solution ne soit trouvée. En 2016, une nouvelle guerre éclate pendant quatre jours.

Les tensions qui surviennent le 12 juillet 2020 sont toutefois nouvelles. Les tirs venant d’Azerbaïdjan ne visent pas le territoire du Haut Karabakh mais la province de Tavush en Arménie. Il est difficile de savoir qui a commencé l’offensive. Il convient de noter que l’Arménie profite du statu quo, et que l’Azerbaïdjan a intérêt à le remettre en cause. Après deux jours de conflit, un colonel et un général azéris sont tués. Près de 30 000 Azéris descendent dans les rues de Bakou et demandent à partir en guerre contre l’Arménie. La manifestation tourne contre le gouvernement de Bakou1.

Peu après, le Président azéri Ilham Aliyev déplore le peu de personnes qui se sont portées volontaires, 150. La majorité vient de la zone de conflit, Tovuz. Le gouvernement d’Azerbaïdjan a à son tour critiqué les commentaires du Président2. Ilham Aliyev a également menacé d’attaquer la centrale nucléaire de Metsamor en Arménie.

L’intensité du conflit est nouvelle également : il ne s’agit pas d’une guerre pour contrôler un territoire, mais pour déstabiliser l’ennemi. Cette déstabilisation est toutefois bien plus violente que les tirs à la frontière, récurrents de 2013 à 2018. Le nombre de morts (une vingtaine en quatre jours) et les destructions matérielles (drones, sites militaires et civils) témoignent d’une escalade. Le conflit intervient également en période de crise de Coronavirus, qui fait des ravages en Arménie3, et entraîne des protestations en Azerbaïdjan4. Bien que s’inscrivant dans un contexte de tensions continues depuis les années 90, ce conflit s’en démarque.

Renouveau régional turc, favorable à l’Azerbaïdjan

La Turquie s’est toujours présentée comme un allié de l’Azerbaïdjan. En 1993, lorsque des territoires azéris sont occupés (jusqu’à aujourd’hui) par l’Arménie, la Turquie menace d’entrer en guerre aux côtés de Bakou. Les menaces russes, puis l’ouverture d’une base militaire russe à Gyumri, ont mis fin à ce projet, mais Ankara a fermé sa frontière avec son voisin oriental, frontière toujours fermée aujourd’hui.

Dans le regain de tensions de 2020, la Turquie s’est montrée particulièrement agressive envers l’Arménie. Tant le Président Recep Tayyip Erdogan que le ministre de la Défense Hulusi Akar ont tenu des propos laissant supposer un engagement militaire turc5. Des sources arméniennes parlent par ailleurs de l’envoi vers l’Azerbaïdjan de mercenaires pro-turcs venant de Syrie6. La Turquie et l’Azerbaïdjan ont qualifié ces informations de “fake news”7. Si l’information était avérée, cela deviendrait un enjeu sécuritaire dans tout le Caucase, et en premier lieu pour la Russie.

Dans ce contexte, le politologue Gaïdz Minassian explique un autre événement survenu durant le conflit : le limogeage du ministre des Affaires étrangères de l’Azerbaïdjan de 2004 à 2020, Elmar Mamedyarov. Selon Gaïdz Minassian, ce dernier était l’élément le plus pro-russe dans le gouvernement azéri8. Ce limogeage peut aussi se comprendre dans la volonté de détruire certains anciens réseaux de pouvoirs. La remise en cause du statu quo sur le terrain et dans la classe politique azerbaïdjanaise, porte préjudice à l’influence russe. En s’engouffrant dans les brèches, Ankara se confronte à Moscou, comme elle le fait en Syrie et en Libye.

Des grandes puissances peu présentes

La distance russe se fait également sentir du côté arménien. Toute agression sur son territoire (mais pas sur celui du Haut Karabagh) devrait théoriquement entraîner une réaction de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective, organisation militaire autour de la Russie et dont fait partie l’Arménie. C’est d’ailleurs une raison qui permet au journaliste azéri Azad Garibov de dire que l’Azerbaïdjan n’avait aucun intérêt à attaquer le sol arménien9. L’OTSC n’a toutefois par réellement réagi aux attaques sur le territoire de l’Arménie. L’Azerbaïdjan entretient par ailleurs d’excellentes relations avec certains pays de l’OTSC comme le Kazakhstan ou le Kirghizstan. La Russie et l’OTSC sont pour l’instant distant de l’Arménie, et n’ont pas encore pris de position claire.

La Russie est par ailleurs co-présidente du Groupe de Minsk, qui sert de médiateur dans le conflit du Haut Karabagh. Les deux autres co-Présidents, la France et les Etats-Unis, sont restés particulièrement absents du conflit de 2020. La Turquie se trouve également dans le Groupe de Minsk, groupe censé être neutre, alors qu’Ankara montre une partialité totale dans le conflit. Si le Groupe n’a aucun rôle à jouer sur ce conflit (il n’a de rôle que pour le Haut Karabagh), sa crédibilité risque d’être grandement endommagée pour les années à venir.

Bibliographie

1« Pro-war Azerbaijani protesters break into parliament », Eurasianet, 15 juillet 2020

2« Bəxtiyar Hacıyev: Ermənistanda Azərbaycan xalqını ələ salırlar », Meydan TV, 16 juillet 2020

3Giorgi Lomsadze, « Georgia offers Armenia help to fight COVID-19 », Eurasianet, 11 juin 2020

4« Quarantine in Azerbaijan: suicide, sexual harassment by police and other consequences », JamNews, 21 juillet 2020

5Fehim Tastekin, « Is Erdogan after a Caucasus adventure? », Al Monitor, 17 juillet 2020

6« Turkish Army Occupying Northern Syria To Send Its Mercenaries To Azerbaijan To Fight Against Armenia », Zartonk Media, 18 juillet 2020

7Mushvig Mehdiyev, « Turkish, Azerbaijani Authorities Deny Fake News on Deployment of Syrian Mercenaries in Azerbaijan », The Caspian News, 21 juillet 2020

8https://www.facebook.com/167478733646233/videos/1010715666027423

9Azad Garibov, « What Is New in the Latest Armenian-Azerbaijani Conflict Escalation? », The Jamestown Foundation, 20 juillet 2020

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