Buenos Aires, le chemin venteux d’une mémoire collective

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L’Argentine, comme plusieurs de ses voisins andins, reconstruit aujourd’hui la mémoire nationale de son pays. La répression dictatoriale et militaire de 1976 à 1983, continue en effet d’imprégner sa population en demande de justice. Cette période est connue sous le nom de Guerra Sucia : Guerre Sale. Regardons ensemble le chemin de ces politiques de mémoires.

Buenos Aires, le chemin venteux d’une mémoire collective
Jorge Rafael Videla devient président d’Argentine. Le 29 March 1976, sonne  ainsi l’officialisation de la future junte militaire.

Le chemin d’une mémoire

C’est sous le premier gouvernement suivant la dictature, celui de Raúl Alfonsin (1983-1989), que les débuts d’une politique de mémoire prirent place. La CONADEP (Comisión Nacional sobre la Desaparición de Personas) créée en 1983, officialisa ainsi le chiffre de 8912 disparus. Contesté des associations de droit de l’homme, ce chiffre atteindrait, selon elles, les 30.000. Sous la pression militaire, les procès des dirigeants de la junte, introduits par le gouvernement, furent par la suite réfrénés. Ceci, par la promulgation des lois « Punto Final » et « Obedencia Debida ». La première fixait alors une attente minimale de deux mois pour toute plainte reliée à une violation des droits de l’Homme. La seconde, exemptait de poursuites judiciaires la majorité des militaires de la junte. Ce sont 1195 militaires qui auraient, de fait, bénéficié de ces législations.

C’est avec le gouvernement de Carlos Menem (1989-1999) que l’Argentine sort de cette « amnésie de son histoire». Le témoignage d’Alfonso Francisco Scillingo sur les infameux vols de la mort, y réveille alors le débat public. Le projet d’une démolition de l’ESMA, important camp de détentions et de tortures, est évoqué en 1998, au profit d’un monument de la réconciliation nationale. Cependant, c’est la grâce présidentielle accordée à Jorge Videla et à Emilio Massera, dirigeants de la junte, qui reste gravée dans les esprits de la population.

Le boom de mémoire, demandé par des associations telles que Hijos et le mouvement des Mères de la Place de Mai, débute réellement sous les gouvernements Kirchner (2003-2015). C’est l’heure de la transformation de l’ESMA en mémorial et futur musée de la période. En 2005, les lois « Punto final » et « Obedencia Debida » sont annulées et la nation assiste  à la première demande de pardon officielle de l’État. Les procès se voient ainsi relancés, et une lueur nouvelle brille dans les yeux des militants de la mémoire.

Quelle mémoire Argentine de nos jours?

C’est pourtant un sentiment d’impunité qui plane toujours au sein de la population. En effet, une part des Argentins se déçoit de la jugée complaisance de la justice. Avec la libération en 2008 d’Alfredo Astiz et d’une vingtaine de répresseurs de l’ESMA, c’est l’image d’une justice impartiale qui s’est ternie. Ainsi, en 2018, 84.4% des Argentins jugeaient la justice corrompue. 56.4% en dénonçait la malhonnêteté de la société comme raison générale de la corruption du pays. Pour 48.2% d’entre eux, il s’agissait plus précisément d’un système judiciaire défaillant et pour 14.4 % du résultat de causes culturelles.

D’autres questions mémorielles, telles que l’absence d’archives (détruites, cachées ou classées confidentielles), dénaturent les relations entre la population Argentine et l’État. La disparition de Julio López le 17 septembre 2006 prendra ainsi la figure d’un manque de protection de Buenos Aires. Le disparu en question fut premièrement enlevé de 1976 à 1979 et, jamais retrouvé, devint alors le symbole de la lutte contre l’impunité en Argentine. L’État est ainsi toujours questionné pour ses liens avec l’ordre militaire, ordre gardant une place importante dans la société. Lorsque interrogés sur les motivations du gouvernement en 2019, ce sont 77% des Argentins qui s’annoncent être en désaccord avec une vision de l’État comme dirigeant pour le bénéfice de la population.

Défenseurs de vérité

Les disparitions non résolues, restent portées par des associations de droits humains, telles que las Madres de la Plazza de Mayo. Ce mouvement social organisé, institutionnalisé et plus tard politisé, représente ici l’une des figures emblématiques de la lutte contre l’autoritarisme en Argentine. Par l’universalité de leur message, celui de mères à la recherche de leurs enfants, elles défendent la revalorisation des principes de vérité, de justice et de dignité humaine. Ainsi continue-t-on d’entendre s’élever les slogans représentatifs d’un combat pour la mémoire Argentine, tels que « Aparicion con Vida ».


Sources

DE L’USAGE DE LA MÉMOIRE EN ARGENTINE, RETOUR SUR LA CONSTRUCTION DE LA MÉMOIRE DANS LE PAYS DU NUNCA MAS. Maeva Morin, Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes, SciencesPo
L’utilisation de la force symbolique dans la résistance civile non-violente des femmes à la dictature argentine : les Mères de la Place de MaiParis, 2007, Irenees.net

Survey: Most Argentines Believe Others are More Prone to Corruption than They Are, Distrust Institutions. Demian Bio, The Bubble, 6 December 2018
Argentines pessimistic about economy, political system leading up to election. Christine Tamir, Factank, 23 octobre 2019
Monitor anual de corrupción y solidaridad.BDO, Taquion, novembre 2018 

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Gabrielle FRANCK

Gabrielle FRANCK est étudiante de niveau master, poursuivant un double diplôme «International Relations and Politics and Public Administration» dans les universités partenaires Charles (Prague) et Konstanz (Allemagne).

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