Les océans montent, la géopolitique bascule et les naïfs reculent (2/3)
Ce serait prendre l’écume de l’événement pour la profondeur du courant, et confondre le fracas apparent d’une séquence diplomatique avec la logique souterraine qui en ordonne déjà les effets. Pour Maurice et pour les États-îles de l’océan Indien, il s’agit d’une épreuve bien plus haute et plus dure. Il est question d’une épreuve de rang, de droit, de cartes, de flux, d’infrastructures et de puissance. La mer qui monte ne menace pas seulement le sable ; elle éprouve la consistance même des souverainetés qui avaient pris l’habitude de vivre au bord du monde sans jamais consentir à penser le monde depuis la mer. Écrit par Denis Patrice Lebon.
Lignes de base : la laisse de mer comme matrice du droit maritime

(Image courtesy of the Earth Science and Remote Sensing Unit, NASA Johnson Space Center).
Ainsi s’ouvre le vrai sujet, et certainement pas dans les fadeurs écologiques à basse intensité de pensée, où tant d’esprits paresseux aiment à reléguer la question.
En droit de la mer, la ligne de base normale à partir de laquelle se mesurent les espaces maritimes est, selon l’article 5 de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, la laisse de basse mer telle qu’elle est portée sur les cartes officiellement reconnues par l’État côtier. La zone économique exclusive, quant à elle, peut s’étendre jusqu’à 200 milles nautiques à compter de ces lignes de base ; mais la rigueur commande ici une distinction décisive : l’État côtier n’y exerce pas une souveraineté territoriale plénière, il y déploie des droits souverains et une juridiction expressément déterminée.
Et cette distinction, que les lectures hâtives relèguent trop volontiers au rang de subtilité adventice, commande pourtant toute l’intelligence du sujet : puisque, pour un État insulaire, la mer n’est point une gracieuse frange d’azur au pourtour de la patrie, mais le soubassement juridique d’un ensemble de prérogatives sans lesquelles il se rétracte politiquement, s’amenuise économiquement et se déclasse stratégiquement.
L’intuition première est d’une simplicité presque atroce consistant à dire que si le rivage recule, la ligne de base recule, et si la ligne de base recule, les espaces mesurés à partir d’elle peuvent eux-mêmes se resserrer. Sous cette lecture dite « ambulatoire », une perte minime de terre suffirait alors à produire une perte incomparablement plus vaste en mer. L’île subirait la double spoliation, où d’abord lorsque l’océan lui reprend un lambeau de rive, ensuite lorsque cette rétraction du sol se propage au large et se transforme en amputation maritime.
L’image confine ici à la mythologie : un véritable ouroboros géopolitique où le rivage, rongé par la mer, finit par ronger à son tour la projection océanique qui devait prolonger l’État. L’idée est forte ; mais une telle conclusion, séduisante par l’économie de raisonnement qu’elle autorise, manquerait précisément ce qui rend la séquence géopolitiquement décisive, précisément moins l’éclat d’un basculement que la lente cristallisation d’un système. Car tout l’effort du droit international récent a précisément consisté à empêcher qu’une catastrophe physique ne devienne, par la seule force de l’inertie, un titre juridique à la dépossession.
Ceci étant, bien des commentaires publics, y compris parmi les plus péremptoires, révèlent leur paresse juridique sous des airs de fermeté docte. Le droit le plus récent ne va nullement dans le sens d’une résignation automatique devant le recul physique des côtes. Si la Convention des Nations unies sur le droit de la mer rattache, dans sa lettre première, la mesure des espaces maritimes aux lignes de base, les travaux achevés en 2025 par la Commission du droit international ont au contraire puissamment nourri l’idée d’une stabilité des lignes et des limites déjà licitement établies. La vérité est donc plus subtile, et plus décisive, que ne le croient les esprits pressés : la mer peut monter sans que le droit consente, par cela seul, à organiser la dépossession. En un mot, l’océan avance, mais il n’est nullement écrit que la norme doive reculer.
Quand le rivage recule, l’État doit avancer
Ce basculement n’est guère querelle d’exégèse pour juristes en chambre ; il redéfinit la substance même de la réponse stratégique qu’un État comme Maurice doit désormais se rendre capable de concevoir. La bataille transcende le rivage pour se mener également dans les chancelleries, dans les services hydrographiques, dans les dépôts de coordonnées, dans les instruments de notification, dans la consolidation patiente des titres ainsi que dans la défense normative des droits. Il ne suffit plus de sauver quelques plages pour les brochures, ou encore de joindre à la liturgie administrative du temps un énième cantique sur “l’adaptation”.
L’enjeu consiste à établir, notifier, consolider, déposer, défendre ; il s’agit d’arracher à la vulnérabilité physique une continuité juridique que le désastre n’emportera pas. Les États du Pacifique, eux, ont vu plus vite et plus loin. Déjà, en août 2021, ils ont affirmé que leurs zones maritimes, une fois établies et notifiées conformément à la Convention, seraient maintenues sans réduction malgré la montée des eaux ; et la Commission du droit international a relevé en 2025 l’existence d’un appui étatique ample et constant à cette logique de stabilité, de sécurité juridique et de prévisibilité. Ainsi avancent les petits États qui refusent de penser petit : ils fixent leurs droits pendant que d’autres, moins lucides, s’exercent encore à l’éloquence stérile de leur propre vulnérabilité.
Il se trouve que cette doctrine ne peut plus se contenter de généralités pieuses. L’étude opérationnelle des risques côtiers conduite dans le cadre BRGM-AFD pour Maurice et Rodrigues, couvrant les horizons 2025, 2050 et 2100, a précisément changé l’ordre de la preuve, où le rivage mauricien n’est plus une impression, mais une série de cellules hydro-sédimentaires, de segments homogènes, de scénarios de recul, de vulnérabilités cartographiées et de choix publics à hiérarchiser. Les projections les plus sérieuses montrent déjà, pour les segments sédimentaires vulnérables, des reculs présents de l’ordre de 5 à 20 mètres ; à l’horizon 2050, certaines zones pourraient connaître 5 à 50 mètres de recul, avec des segments particulièrement exposés entre 30 et 50 mètres ; à l’horizon 2100, selon les secteurs et les scénarios, l’ordre de grandeur peut monter jusqu’à 160 mètres. Il y a là non plus une contrariété paysagère, mais une contraction potentielle du pays habitable, administrable et assurable.
À propos de l’auteur:
Denis Bernard Patrice Lebon est consultant, chef d’entreprise, poète, billettiste et essayiste. Né à Maurice et établi en France, il consacre ses travaux aux questions de stratégie, de souveraineté, de gouvernance et de recomposition des puissances dans l’espace indianocéanique et indopacifique. Sa réflexion se situe à la croisée du droit, de la géopolitique, de la prospective institutionnelle, de l’intelligence économique et stratégique, ainsi que de l’analyse des vulnérabilités propres aux petits États insulaires. Il s’intéresse notamment à la souveraineté maritime, aux mutations contemporaines du droit de la mer, aux fragilités structurelles des sociétés insulaires et aux nouvelles formes de puissance qui émergent à l’âge des crises climatiques, logistiques, économiques, infrastructurelles, informationnelles et cognitives.


