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Bulgarie : quand la minorité turque était contrainte à l’effacement

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Longtemps resté dans l’ombre des grands événements de la fin de la Guerre froide, le sort de la minorité turque en Bulgarie témoigne des tensions entre nationalisme, identité et pouvoir politique. En 1989, la crise de la « régénération nationale » atteint son paroxysme.

La construction d’une politique d’assimilation en Bulgarie

Part de l'ethnie turque en Bulgarie en 2011
Part des ethnies turque et bulgare en Bulgarie en 2011. Rouge = ethnie bulgare. Vert = ethnie turque. Plus la couleur est foncée, plus le pourcentage est élevé.

La Bulgarie a échappé aux affrontements communautaires depuis son autonomie en 1878. Néanmoins, dès 1940, des tentatives voient le jour afin de restreindre l’islam. Celui-ci est vu par le gouvernement bulgare comme la raison de l’arriération de la minorité turque. Cette minorité est alors principalement présente dans les zones rurales, les grands propriétaires terriens et élites turques ayant quitté le pays à son indépendance. L’État met en place des politiques d’éducation de la communauté turque et lance des campagnes d’interdiction de l’éducation religieuse musulmane à l’école publique. Il promeut donc, dans une certaine mesure, la langue turque au sein de la communauté du pays afin de soutenir son éducation.

Néanmoins, dans les années 1970, de premières mesures visant les Pomaks (Bulgares musulmans) sont entreprises afin de faire disparaître leur spécificité culturelle. Le « processus de régénération nationale » les suit en 1984. Il consiste en la « bulgarisation » des noms de famille à consonance turque. Le suffixe « -oglu » se transforme en suffixe slave « -ov ».

Cette politique d’assimilation forcée fait face à des mouvements de résistance locale dès la fin de l’année 1984. Des organisations illégales voient aussi le jour, comme le Mouvement de Salut National turc ou le Mouvement turc de libération nationale.

La mise sous pression de l’identité turque

En mai 1989, des mouvements populaires de plus grande ampleur naissent. Ils prennent la forme de grèves de la faim ou de manifestations. On estime que plusieurs dizaines de personnes ont péri suite aux affrontements provoqués par ces mesures, tandis que le nombre de personnes envoyées dans des camps s’élève à plusieurs centaines. Parmi ces camps, on retrouve celui de Béléné. Il s’agit d’un camp de concentration où s’entassent les prisonniers politiques sous Staline, avant de se mêler petit à petit aux prisonniers de droit commun.

C’est l’une des menaces qui planent sur les minorités turques qui refuseraient de changer leurs noms de famille. Cette manœuvre efface l’existence qui a précédé le nouvel état civil. Il faut tout refaire. Les documents d’identité ne sont plus valables, les diplômes non plus, même les dossiers médicaux sont à jeter.

Au-delà des politiques d’état civil, la « régénération nationale » s’attaque également à la langue turque. On l’interdit dans l’espace public mais aussi dans les foyers. Certaines sources littéraires témoignent même de l’exercice de la menace de retenue sur salaire en cas d’utilisation du turc dans l’espace privé. On retrouve parmi ces sources l’ouvrage L’Odyssée des filles de l’Est d’Elitza Gueorguieva. Cependant, les anciennes générations ne parlaient pas nécessairement le bulgare, créant une rupture inévitable au sein des familles.

De son côté, le gouvernement communiste bulgare légitime cette assimilation forcée par le fait que les minorités turques étaient en réalité bulgares de souche. Les autorités ottomanes les auraient en fait islamisées et turquisées de force lors du contrôle du territoire. Ainsi, le pouvoir ne ferait que permettre à ces personnes de renouer avec leur véritable identité bulgare. Par ailleurs, le gouvernement s’appuie également sur les 600 actes terroristes recensés dans les années 1980, tous imputés à la minorité turque et musulmane. Aujourd’hui, on estime que la police secrète bulgare en a mis en scène la plupart. Il s’agit de la conclusion qui apparaît notamment dans les travaux du chercheur Tomasz Kamusella, tels que Ethnic Cleansing During the Cold War: The Forgotten 1989 Expulsion of Turks from Communist Bulgaria (Routledge Studies in Modern European History).

1989 : l’exode des Turcs de Bulgarie et l’après « régénération »

Le 29 mai 1989 débute la « grande excursion » suite à une allocution télévisée du chef de gouvernement Todor Živkov. Entre 300 000 et 400 000 Turcs de Bulgarie quittent le pays pour la Turquie. Le gouvernement turc octroie la nationalité à titre exceptionnel à 16 000 personnes. Ce chiffre ne représente qu’une petite minorité des déplacés. Dès le 21 août 1989, l’afflux de personnes contraint la Turquie à fermer ses frontières. Les lignes de trains reliant l’Europe à la Turquie sont également fermées lorsqu’elles passent par Sofia. Finalement, la seule qui reste ouverte transite par la Grèce. Cet exode plonge la Bulgarie dans une grave crise de main-d’œuvre. Cette pénurie touche particulièrement les secteurs du bâtiment, des transports et de l’agriculture.

En parallèle, les populations parties en Turquie font également face à des défis. Elles sont rarement habituées à des environnements très urbanisés comme on en trouve dans les villes de l’Ouest. Elles doivent également surmonter une forme de désillusion entre l’image et la réalité qu’offre leur pays d’origine. Ce décalage concerne notamment les questions de pratiques religieuses et de différences linguistiques.

Suite à l’éviction de Todor Živkov le 10 novembre 1989, le nouveau gouvernement abroge les décrets d’assimilation le 29 décembre 1989. Par la suite, le Mouvement des droits et des libertés (MDL) est fondé le 4 janvier 1990. Il devient le porte-parole de la minorité turque de Bulgarie, puis des Roms et des Pomaks. Enfin, en 1991 puis en 1992, l’État adopte des lois garantissant le droit d’étudier les langues maternelles des minorités du pays, et visant à la restitution des biens saisis, permettant aux populations parties en Turquie de se réinstaller en Bulgarie.

Dans le cadre du Conseil de l’Europe, la Bulgarie a ratifié la convention-cadre pour la protection des minorités nationales. Finalement, c’est en 2010 que le comité parlementaire bulgare des droits de l’Homme et de la liberté religieuse a qualifié la « politique de régénération nationale » de « nettoyage ethnique ».

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Agathe Mallégol

est étudiante en première année de Master relations internationales, parcours cultures stratégiques à l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Spécialisée dans les études russes.

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