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La guerre sans bataille : la stratégie russe en Europe à la lumière de « L’Art de la guerre » de Sun Tzu

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« La suprême habileté consiste à vaincre sans livrer bataille », écrivait Sun Tzu il y a plus de vingt-cinq siècles dans L’Art de la guerre. Si ce traité est souvent mobilisé pour analyser des conflits classiques, ses principes restent aussi éclairants pour comprendre les formes contemporaines de conflictualité hybride. La primauté de la ruse, le rôle central de l’information et la recherche de la désorganisation de l’adversaire sont en effet des axes majeurs des nouveaux conflits post-guerre froide qui ne portent pas toujours leur nom. Cette grille de lecture s’avère d’ailleurs particulièrement pertinente pour comprendre la différence de stratégie russe entre l’Ukraine (guerre classique) et l’Union européenne (UE) (guerre hybride).

En Ukraine, Moscou mène une guerre frontale, faite de chars et de conquêtes territoriales. Mais face à l’UE, l’affrontement prend une forme plus diffuse : désinformation, instrumentalisation des dépendances énergétiques, exploitation des fractures politiques. L’action se déploie dans les flux d’information et dans l’érosion des volontés plutôt que dans le choc des armées, ce qui fait directement écho à la pensée de Sun Tzu.

Cette confrontation hybride ne constitue toutefois peut-être qu’une première phase. Elle peut être comprise comme une stratégie d’affaiblissement préalable, susceptible de préparer, à terme, des formes de confrontation plus directes. L’usage de L’Art de la guerre permet ainsi de mieux saisir la cohérence de ces pratiques et de les inscrire dans une réflexion plus large sur l’évolution des conflits.

La guerre sans bataille : la stratégie russe dans l’UE à la lumière de L’Art de la guerre de Sun Tzu

Le mémorial de la Shoah à Paris, victime d'une tentative de déstabilisation Russe (crédit photo 24heures.ch)
Le mémorial de la Shoah à Paris, victime d’une tentative de déstabilisation russe (crédit photo 24heures.ch)

Rédigé au Ve siècle avant notre ère, dans le contexte des Royaumes combattants, L’Art de la guerre de Sun Tzu propose une théorie de la guerre comme phénomène total, où les dimensions psychologique, informationnelle et politique priment souvent sur l’affrontement cinétique[1].

À l’heure où la Russie déploie en Europe une stratégie de confrontation qualifiée « d’hybride[2] », le texte de Sun Tzu offre une grille de lecture particulièrement pertinente. La conflictualité actuelle dans l’UE ne se mesure pas à l’aune de manœuvres militaires ; mais se perçoit dans les champs informationnels, diplomatiques, économiques et sociétaux.

Vaincre sans combattre : la primauté de l’effet psychologique

Sun Tzu affirme que « la suprême habileté consiste à vaincre l’ennemi sans livrer bataille ». La meilleure victoire est celle qui désagrège l’adversaire avant même l’engagement.

Dans le contexte européen, cette logique se traduit par des campagnes d’influence et de désinformation visant à fracturer les sociétés occidentales. Opérations informationnelles, provocations symboliques, amplification de clivages sociaux : l’objectif n’est pas de conquérir un territoire, mais d’éroder la cohésion interne des États membres de l’UE.  La guerre devient cognitive. Le centre de gravité n’est plus uniquement militaire ; il est sociopolitique.

Briser les alliances plutôt qu’attaquer les armées

Sun Tzu hiérarchise les modes d’action : le plus efficace consiste à déjouer les plans de l’ennemi, puis à briser ses alliances, et seulement en dernier recours à attaquer ses forces.

De ce fait, cette priorité stratégique se retrouve dans les efforts russes visant à fissurer le bloc occidental. Soutien politique et médiatique à des formations eurosceptiques, exploitation des divergences énergétiques ou migratoires, pressions diplomatiques ciblées : l’enjeu est de désolidariser certains États du consensus européen. Dans cette perspective, la cohésion de l’UE constitue un objectif stratégique prioritaire, parfois plus décisif que le rapport de force militaire direct.

Connaître l’ennemi : la centralité du renseignement

« Qui connaît l’ennemi et se connaît lui-même ne sera pas en danger dans cent batailles. » Cette maxime structure l’ensemble de la pensée de Sun Tzu.

En amont de l’invasion de l’Ukraine en 2022, la Russie avait étoffé ses réseaux d’influence et de renseignement en Europe. Implantations économiques, relais politiques, activités clandestines : ces dispositifs visaient à cartographier les vulnérabilités de l’UE et à anticiper les réactions. Le renseignement n’est pas un simple outil d’appui ; il constitue l’ossature de la manœuvre hybride.

Exploiter les faiblesses plutôt que forcer les résistances

Sun Tzu déconseille l’assaut frontal lorsque l’adversaire est solide. Il préconise d’attaquer les points faibles et d’éviter les positions de force.

Dans sa confrontation avec l’UE, la Russie adopte une posture similaire. Plutôt qu’un affrontement conventionnel direct avec l’Union, Moscou agit en périphérie : pression sur les pays baltes, instrumentalisation de l’arme énergétique, cyberattaques, opérations clandestines ou actions de déstabilisation politique. L’objectif est d’exploiter les zones grises du seuil d’engagement, là où la riposte occidentale est juridiquement et politiquement plus complexe.

Tromperie et surprise : la guerre comme lutte cognitive

« Toute guerre est fondée sur la duperie. » Cette affirmation place la manipulation au cœur de l’action stratégique.

À la veille de l’invasion de l’Ukraine, les autorités russes continuaient d’afficher une posture diplomatique rassurante, multipliant les signaux d’apaisement tout en préparant l’offensive. La surprise stratégique ne tient pas seulement à la manœuvre militaire ; elle réside aussi dans la capacité à saturer l’espace informationnel d’ambiguïtés. Dans la guerre hybride, le brouillage intentionnel fait partie intégrante de l’arsenal.

Espionnage et information : la clé de la supériorité

Le dernier chapitre de L’Art de la guerre est consacré aux espions. Pour Sun Tzu, aucun souverain éclairé ne peut se passer d’un dispositif d’information étendu.

La stratégie russe contemporaine confirme cette intuition : collecte de renseignement, infiltration, opérations d’influence et usage massif des outils numériques composent un continuum informationnel. L’information devient à la fois une ressource et une arme. Dans l’environnement européen, la frontière entre paix et guerre se dilue au profit d’une conflictualité permanente à bas bruit.

La résilience ukrainienne à l’épreuve de Sun Tzu

Paradoxalement, aux frontières de l’Union européenne, en Ukraine, la pensée de Sun Tzu apparaît d’une étonnante modernité et contribue à expliquer, en partie, la résilience de l’Ukraine face aux assauts russes.

Rapidité et élan

Sun Tzu souligne l’importance décisive de la rapidité d’exécution et de la capacité à saisir les opportunités. Une guerre prolongée épuise l’assaillant, tandis que l’enlisement tend à favoriser le défenseur : malgré son coût, la posture défensive mobilise généralement moins de ressources humaines et économiques, comme le montrent les données issues du front.

Après avoir déjoué l’assaut initial sur Kyiv, l’Ukraine a transformé ce qui devait être une campagne éclair en une guerre d’attrition, dans laquelle elle cherche à épuiser les ressources humaines de la Russie. Celle-ci peine désormais à compenser ses pertes mensuelles, malgré des campagnes de recrutement de plus en plus intensives au sein de sa propre population, et parfois au-delà de ses frontières. En empêchant la Russie d’obtenir une victoire rapide et décisive, l’Ukraine a inversé la dynamique stratégique et imposé à son adversaire un coût humain, matériel et économique considérable.

Le temps est ainsi devenu une variable opérationnelle majeure. Si l’Ukraine aspire avant tout à la paix, elle semble privilégier, contrainte par les circonstances, une guerre d’attrition dans laquelle Moscou doit engager des ressources toujours plus importantes, en vies humaines comme en matériel, pour chaque mètre carré de territoire ukrainien conquis.

Moral et cohésion

Pour Sun Tzu, la cohésion et le moral priment sur le nombre. L’autorité du commandement doit inspirer respect et confiance.

Contrairement aux anticipations initiales, l’État ukrainien ne s’est pas effondré. La mobilisation nationale, la légitimité politique du pouvoir et la perception d’une guerre existentielle ont renforcé la résilience collective. Face à des forces russes confrontées à des pertes énormes et disposant d’une faible cohésion, le facteur moral s’est révélé déterminant.

Conclusion

En mobilisant les ressorts de la guerre hybride, la Russie ne réinvente pas la guerre : elle réactive, à l’ère numérique, des principes formulés il y a vingt-cinq siècles. Diviser plutôt qu’affronter, affaiblir plutôt que détruire, tromper pour paralyser : la matrice est ancienne, l’exécution est contemporaine.

La guerre sans bataille n’est ni une formule ni une exagération doctrinale. Elle est déjà à l’œuvre. Et pour ceux qui ne la reconnaissent pas comme telle, le risque n’est pas de la perdre — mais de ne pas comprendre qu’elle a commencé.

[1] Le livre a été remis sur le devant de la scène au cours du XXe siècle par des auteurs anglophones, notamment Lionel Giles en 1910, un sinologue Britannique, Samuel B. Griffith en 1963, un Général du corps des marines américain et John Boyd, un Colonel de l’US Air Force. Il aurait aussi fortement inspiré les écrits et pratiques du leader communiste Mao Zedong.

[2] Le Ministère français des Armées définit la guerre hybride comme : « stratégie d’un acteur, étatique ou non, visant à contourner ou affaiblir la puissance, l’influence, la légitimité et la volonté adverse tout en affirmant sa propre légitimité, en mettant en œuvre une combinaison intégrée de modes d’actions militaires et non-militaires, directs et indirects, licites ou illicites, souvent subversifs, ambigus et difficilement attribuables», Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations (CICDE), réflexion doctrinale interarmées sur les armées dans l’affrontement hybride, 2021.

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SancheDM

Spécialiste de la mise en oeuvre de programmes de sécurité et gouvernance dans les pays fragiles.

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