« Sensor-fuzed weapon » : cette étrange bombe robotique aux frontières de l’éthique
Le témoignage recueilli par l’Observatoire des droits de l’Homme pendant les frappes saoudiennes de 2015 sur les positions houthies au Yémen présente la « Sensor-fuzed weapon » de la manière la plus authentique qui soit : « J’étais avec six amis du village, assis sur une petite colline, à observer les frappes. Soudain, nous avons vu une vingtaine de parachutes blancs flotter vers le port. Moins d’une minute plus tard, chacun d’eux a libéré un nuage de fumée noire en s’approchant du sol et a explosé. On aurait dit une multitude de bombes les unes à côté des autres. Moins de cinq minutes plus tard, le même phénomène s’est reproduit : une autre bombe a largué une vingtaine de parachutes, et le même spectacle s’est reproduit ».
Avènement et règne des « stand-off weapons » au sortir de la Guerre froide

Le tournant des XXe et XXIe siècles a vu l’émergence de nouvelles technologies de communication et d’information, impulsées par une maîtrise accrue de l’électronique. Si elles ont refaçonné notre manière de vivre en société, elles ont également apporté de nombreuses innovations pour des applications militaires. Aux côtés du bouillonnement doctrinal soviétique et américain émerge le concept de « stand-off weapon », soit des systèmes d’armes de haute précision capables de frapper dans la profondeur l’ennemi sans se soucier des lignes de front. Ce concept recouvre une grande diversité de missiles balistiques, de missiles de croisière ainsi que les bombes guidées.
C’est dans le contexte d’une vaste réflexion sur la manière de repousser les légions blindées du Pacte de Varsovie que la « Sensor-fuzed weapon », ou CBU-97, a été conçue, expérimentée, produite et finalement exportée. Il s’agit ici d’une bombe à sous-munitions, c’est-à-dire qu’elle se disloque au-dessus d’une zone cible et libère de nombreuses charges explosives ou perforantes. Cependant, elle se distingue grandement de ses prédécesseurs par le fait que la sélection finale des cibles est assurée par des automatismes, et non pas par l’humain.
C’est donc ici que nous allons traduire le nom de ce système : « Sensor-fuzed weapon » se comprend comme étant une « arme amorcée par son capteur ». Elle est également nommée CBU-97 et CBU-105 (version mise à jour avec un kit de guidage) dans la nomenclature américaine des bombes largables, et nous utiliserons ces trois dénominations de manière interchangeable car toutes désignent exactement la même arme. Le concept est par ailleurs vague, car c’est aussi comme cela que fonctionnent une mine antichar et un missile anti-aérien.
Cependant, cette notion est ici propre à ce type d’arme spécifique. La CBU-97 n’est pas la seule représentante de ces armes d’un genre nouveau, quand bien même il s’agit d’une catégorie niche. En effet, les bombes d’origine soviétique RBK-500 SPBE ont une philosophie similaire et sont de fait l’équivalent dans l’arsenal russe. Récemment, elles ont été utilisées en Syrie avec des résultats mitigés. À noter également que certains obus d’artillerie modernes, à l’image du BONUS utilisé par le CAESAR français, utilisent un système de guidage relativement proche.
Un fonctionnement atypique

Concrètement, l’arme se décompose en plusieurs systèmes. Initialement, une ogive de type SUU-66 est larguée par un avion au-dessus d’une zone cible. Celle-ci se disloque peu après son activation et libère 10 sous-munitions BLU-108 dont l’arrivée au-dessus de la zone est ralentie à l’aide de parachutes.
Une fois une certaine altitude atteinte, les BLU-108 remontent brutalement en tournoyant sur elles-mêmes à l’aide d’un petit turboréacteur (ce qui correspond aux panaches noirs observés par les témoins). Lors de leur ascension, elles libèrent chacune 4« skeets ». Il s’agit de disques comportant un assortiment de capteurs infrarouges et lasers associés chacun à une charge explosive perforante particulière : une charge génératrice de noyau.
Ces skeets scannent la zone environnante durant leur chute à la recherche d’une cible correspondant à la forme générale d’un véhicule de combat, d’une batterie lance-missile, d’un train ou d’un avion militaire au sol. Si c’est le cas, le skeet libère alors sa charge létale en direction de la cible. L’attaque se fait donc au-dessus des cibles et frappe ainsi leur partie la plus vulnérable. En cas d’absence de cible identifiée, le skeet se neutralise lui-même électroniquement et pyrotechniquement, afin de réduire le risque de victimes civiles. Une vidéo d’un test peut être visionnée ici.
Histoire opérationnelle
La CBU-97 s’est illustrée essentiellement lors de deux conflits : la guerre du Golfe et l’intervention saoudienne au Yémen contre les Houthis. L’opération « Iraqi Freedom » en 2003 a été le baptême du feu pour la version améliorée CBU-105. Lors d’une sortie, un B-52 a notamment largué 6 CBU-105 sur des formations de la garde républicaine irakienne qui progressaient vers le front, stoppant leur avancée.
Plus récemment, en 2016, des CBU-105 ont été employées par l’armée saoudienne dans ses opérations contre les milices houthies. Ces dernières utilisent de l’arsenal lourd, et donc une certaine variété de véhicules blindés. Sur une photo publiée par l’Observatoire des droits de l’Homme, on y voit une BLU-108 éventrée et au moins deux skeets toujours attachés, sans que l’on ne sache si le système a eu un raté dans une étape de son fonctionnement ou si les skeets ont été rendus inertes électroniquement.
Le système possède de nombreux garde-fous : en premier lieu, les skeets ne sont pas activés si la BLU-108 échoue à s’armer elle-même et devait tomber intacte. Les skeets ne sont également pas activés si la BLU-108 n’atteint pas une certaine vitesse de rotation lors de sa phase ascendante.
De plus, les skeets eux-mêmes possèdent trois systèmes de sécurité. Premièrement, s’ils ne trouvent aucune cible lorsqu’ils sont en recherche active lors de leur descente, ils s’autodétruisent au bout de 8 secondes. De même s’ils ne trouvent aucune cible avant d’atteindre les 8 secondes et se retrouvent à 15 mètres du sol, ils s’autodétruisent également.
Enfin, si le système pyrotechnique embarqué devait échouer, la batterie du système ne lui permet d’être actif que temporairement et devrait donc le rendre inopérant rapidement après son utilisation.
Une arme paradoxale coincée entre deux époques

Les conflits de la Guerre froide et du tournant du XXIe siècle ont été marqués par la recherche de la maîtrise des cieux et de frappes aériennes à outrance. L’opinion publique a ainsi justement été choquée des frappes de napalm au Vietnam. Il en va de même pour l’anéantissement éclair des armées de l’Irak en 2003, pourtant première puissance militaire régionale à cette époque.
Les champs de mines, vestiges des conflits du XXe siècle, représentent encore aujourd’hui la peur que des civils soient accidentellement tués par ces armes passives. De plus, les explosifs encore actifs des bombes à sous-munitions primitives ne sauraient se dérober à cette problématique. Pire, elles représentent deux grands malaises différents associés à la sophistication croissante des armes.
En ce sens, la Sensor-fuzed weapon devait représenter une arme capable d’effectuer une discrimination supplémentaire, au cas où le commandement aurait eu des informations partielles sur la zone cible sur laquelle il aurait autorisé son utilisation. La CBU-105 aurait ainsi pu, d’elle-même, éviter de frapper un véhicule civil confondu avec un véhicule militaire là où les autres armes à sous-munitions auraient frappé aveuglément la zone.
De son fonctionnement à ses différents niveaux de sécurité, toutes les précautions sont prises pour éviter que l’arme ne blesse des civils lors de son utilisation mais aussi et surtout après son utilisation. D’autant que les skeets, qui sont de petites dimensions, avec un aspect relativement inoffensif, pourraient être vus par des enfants comme des jouets. À l’image des sinistres mines papillons.
La décision létale entre les mains de la machine
Néanmoins, cette précaution passe en partie par la relégation du ciblage terminal à la machine. Il ne peut en être autrement. Dans le scénario fictif où les skeets pourraient être téléopérés, la rapidité de l’enchaînement des phases de déploiement et d’engagement du système est telle qu’un opérateur humain aurait toutes les peines du monde à correctement discriminer de lui-même une cible et la viser.
Alors qu’aujourd’hui, l’évolution exponentielle des algorithmes d’intelligence artificielle fait craindre l’émergence de ce qui est improprement nommé les « robots tueurs », la Sensor-fuzed weapon entre pourtant pleinement dans cette thématique délicate en voulant se dégager de la première, même si son autonomie décisionnelle est extrêmement limitée dans le temps et l’espace.
En 2016, Textron Systems, l’entreprise derrière les Sensor-fuzed weapons, a annoncé mettre un terme à la production de cette arme, citant tout à la fois une demande devenue faible et les polémiques croissantes autour de ce type de munition. L’emploi de cette arme au Yémen dès 2015 et ses dysfonctionnements supposés ont donc sonné le glas d’une arme étrange, avatar d’un effort technologique pour rendre substantiellement discriminante la plus aveugle des armes.
Toutefois aujourd’hui, le débat s’est déplacé vers les robots de combat et la place de l’humain dans le fonctionnement des systèmes d’armes, des thématiques qui placent également en grande délicatesse la Sensor-fuzed weapon et sa brève souveraineté d’infliger, ou non, de la létalité.


