Jordanie : quelle traduction politique pour la reconquête électorale islamiste ?

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Si les résultats définitifs sont attendus pour la fin de la semaine, les élections jordaniennes s’étant tenues le 20  Septembre dernier ont déjà livré leur premiers enseignements. Au-delà d’une abstention très importante et tout sauf surprenante, c’est surtout le retour des Frères Musulmans au sein du Majlis jordanien qui a marqué les esprits après une décennie de boycott électoral. En dépit de cette progression, il convient de s’interroger sur la véritable traduction politique de ce retour dans un système politique figé entre autoritarisme libéral et tribalisme sociétal.

Dépouillement des bulletins dans un bureau de vote à Amman le 20 Septembre 2016
Dépouillement des bulletins dans un bureau de vote à Amman le 20 Septembre 2016

Une “véritable victoire”, un “nouveau pas […] vers le changement”. Le roi Abdallah II n’a pas tari d’éloges à propos de la tenue des élections législatives alors qu’il s’exprimait devant l’Assemblée générale de l’ONU le 20 Septembre dernier. Et pour cause, dans un environnement régional marqué par le conflit syrien et les incursions de l’Etat Islamique, la tenue de ces élections semble faire du Royaume Hachémite un mirage de stabilité institutionnelle et démocratique. L’esquisse ainsi faite accuse néanmoins d’une perspective en trompe l’oeil. En dépit de la percée islamiste-la Coalition dont les Frères Musulmans font partie décrochant 12,3% des sièges-, la majorité du Parlement reste acquise à la monarchie selon les résultats préliminaires. En effet, malgré l’introduction du scrutin de liste et donc d’une proportionnalité relative, le vote jordanien est resté associé aux figures tribales et aux notables économiques proches du royaume et nettement avantagés par celui-ci.

Le fort taux d’abstention-plus de 64% selon les chiffres officiels donnés par la Commission Électorale- n’est ainsi pas une surprise une majorité de Jordaniens considérant le Parlement comme faible, inefficace et déterminé par la logique de clientélisme et de tribalisme. Par ailleurs, la Chambre basse dispose d’un pouvoir politique presque nul dans un système autoritaire à façade démocratique où le roi nomme la Chambre Haute (Sénat) et le Premier Ministre. Ces législatives procèdent donc plus d’une distribution d’avantages et privilèges à une élite prédéterminée plutôt que d’un réel exercice démocratique. Quant aux opposants à la monarchie et nouveaux entrants, ils seront sûrement cooptés entraînant de fait une délégitimisation de leur capital politique. Le facteur tribal pour tout dire constitue le fondement de l’état moderne jordanien assurant la continuité et la stabilité du régime, la monarchie distribuant avantages financiers et positions au sein de l’administration publique aux représentants tribaux via une stratégie de patronage dont font partie les scrutins électoraux.

Dans ce contexte, la portée politique de la percée islamiste dans les urnes doit être relativisée.  Les 16 sièges obtenus sur 130 font certes de la Coalition Nationale pour la Réforme (Islah) – formée avec des personnalités chrétiennes notamment – une formation politique de premier plan mais l’influence politique obtenue à travers le travail parlementaire sera plus que réduite. De plus, il ne faudrait pas exagérer l’opposition régime/islamistes,  les Frères Musulmans demeurant le seul mouvement n’ayant jamais été interdit et ayant été par le passé un allié de la monarchie contre la gauche nassériste et baathiste. L’arrivée au pouvoir du roi Abdallah en 1999 a néanmoins marqué un tournant celui n’hésitant pas à user d’une répression sévère pour contrer l’hégémonie sociale obtenue par le mouvement à travers ses activités caritatives et sociales recourant à des arrestations arbitraires mais aussi à des interdictions de réunions au sein des mosquées, hauts lieux de prêche pour la mouvance islamiste.

Un contexte régional bloquant toute initiative intérieure réformatrice ?

Au-delà des facteurs domestiques expliquant le maintien de cet autoritarisme libéral, l’environnement régional concourt également au maintien d’un statu-quo politique au sein du Royaume Hachémite. La stabilité jordanienne est en effet largement appréciée du côté occidental voyant en elle un allié face aux crises régionales aiguës et notamment dans la gestion de la crise des réfugiés et la lutte contre l’EI. Le pays est ainsi maintenu sous perfusion économique par les Etats Unis fournissant par ailleurs des équipements militaires conséquents. L’Arabie Saoudite contribue également largement à la stabilité financière pour une économie en récession et dont 30% de la population est au chômage. Le pessimisme ne doit pas pour autant prévaloir dans un pays où l’activisme bien que peu présent dans l’espace politique a adopté des formes innovantes et hybrides à l’instar de Shaghaf, nouveau mouvement militant issu de la jeunesse relativisant une lecture totalement immobiliste et pessimiste de la société jordanienne qui a -elle aussi-connu son “Printemps Arabe” en 2011.

Bibliographie:

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/09/20/jordanie-vers-une-percee-islamiste-dans-les-urnes_5000404_3218.html

http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/09/20/les-freres-musulmans-jordaniens-s-ouvrent-a-la-reforme-pour-conquerir-les-urnes_5000611_3218.html

http://fr.timesofisrael.com/jordanie-les-islamistes-remportent-123-des-sieges-au-parlement-resultats-preliminaires/

http://www.lorientlejour.com/article/1009233/jordanie-le-premier-ministre-reconduit-apres-les-legislatives.html

https://francais.rt.com/international/26830-jordanie–roi-abdallah-ii

https://www.washingtonpost.com/news/monkey-cage/wp/2016/09/14/how-a-new-youth-movement-in-jordan-is-emerging-ahead-of-elections/

http://www.nytimes.com/2016/09/23/world/middleeast/jordan-elections-parliament-muslim-brotherhood.html?rref=collection%2Ftimestopic%2FJordan&action=click&contentCollection=world&region=stream&module=stream_unit&version=latest&contentPlacement=3&pgtype=collection&_r=0

http://www.nytimes.com/2016/09/21/world/middleeast/jordan-muslim-brotherhood-islamists.html?rref=collection%2Ftimestopic%2FJordan

https://www.washingtonpost.com/world/middle_east/jordan-election-seen-as-small-step-toward-democratic-reform/2016/09/19/a4f50304-7e2f-11e6-ad0e-ab0d12c779b1_story.html

https://www.washingtonpost.com/world/middle_east/jordans-king-re-appoints-prime-minister-to-new-term/2016/09/25/979f6698-8340-11e6-b57d-dd49277af02f_story.html

https://www.washingtonpost.com/world/middle_east/observers-jordan-vote-held-in-largely-peaceful-atmosphere/2016/09/21/860e6736-8010-11e6-ad0e-ab0d12c779b1_story.html

https://www.washingtonpost.com/world/middle_east/a-rebranded-muslim-brotherhood-attempts-a-comeback-in-jordan/2016/09/19/b9be80a6-7deb-11e6-ad0e-ab0d12c779b1_story.html

https://www.washingtonpost.com/world/middle_east/jordans-elect-new-parliament-in-cautious-move-toward-reform/2016/09/20/d35d7252-7ee9-11e6-ad0e-ab0d12c779b1_story.html

http://www.economist.com/news/middle-east-and-africa/21705838-both-sides-jordan-river-islamists-are-tiptoeing-back-elections

http://www.economist.com/news/middle-east-and-africa/21706521-jordans-novel-approach-islamist-militancy-muzzling-mosques

http://www.lepoint.fr/monde/la-jordanie-attend-les-resultats-des-legislatives-21-09-2016-2070151_24.php

Pour aller plus loin:

Contestation et autoritarisme libéral en Jordanie, Pénélope Larzillière

https://www.cairn.info/revue-mouvements-2011-2-page-104.htm

-Jamal Al Shalabi, Yahya Ali, « The crisis of the center with the peripheries in Jordan.The hour of confrontation has struck », Confluences Méditerranée 2013/2 (N° 85),p. 75-86.DOI 10.3917/come.085.0075

Élizabeth Picard, « La Jordanie contestataire : militants islamistes, nationalistes et communistes. Arles, Actes Sud, 2013, 242 pages. », Critique internationale 2014/(N° 64), p. 149-152.DOI 10.3917/crii.064.0149

Activisme en Jordanie, Pénélope Larzillière. 2015

 

 

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