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Mohammed Shia al-Sudani : stratégie électorale, controverses et réalignement politique (4/5)

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Le 11 novembre 2025, les Irakiens ont voté lors des sixièmes élections législatives depuis la chute de Saddam Hussein en 2003. Ce scrutin a confirmé la continuité plutôt que le changement. Elles montrent que la politique transactionnelle demeure dominante, au détriment d’une démocratie réellement transformationnelle. Plus de deux décennies après le début de la démocratisation en Irak, la compétition politique repose encore sur les réseaux de patronage, la mobilisation sectaire et les compromis entre élites, plutôt que sur des programmes politiques. Cette série d’articles analyse les élections irakiennes de 2025 à travers quatre angles complémentaires : le cadre institutionnel, les équilibres communautaires, la figure du Premier ministre sortant et le rôle structurant du Cadre de coordination chiite.

Mohammad Shia al-Sudani : Premier ministre irakien
Mohammad Shia al-Sudani.

I. La Coalition pour la reconstruction et le développement

Al-Furatayn, le parti du Premier ministre sortant Mohammad Shia al-Sudani, qui ne disposait que de deux sièges au Parlement jusqu’à présent, s’est élargi en mai 2025 pour former la « Coalition pour la Reconstruction et le Développement ». Sudani se présente comme un candidat de la continuité, capable de stabiliser les relations avec les États-Unis tout en évitant toute réforme majeure des Forces de mobilisation populaire. Sudani s’était initialement engagé à ne pas se représenter avant de revenir sur cette position en formant la coalition susmentionnée.

La Coalition regroupe sept forces politiques. On y retrouve le parti de Sudani « Euphrate », le « Rassemblement Bilad Sumer » dirigé par le ministre du Travail Ahmed al-Asadi et la « Coalition nationale » de l’ancien Premier ministre Iyad Allawi. « L’Alliance pour l’innovation de Karbala », dirigée par le gouverneur de Karbala Nassif al-Khattabi y est présente, tout comme le « Rassemblement des Générations » du député Mohammad al-Sayhoud. Enfin, « l’Alliance pour les solutions nationales » dirigée par Mohammed Sahib al-Daraji (conseiller de Sudani) et le « Parti du contrat national » dirigé par Faleh al-Fayyadh, chef des Forces de mobilisation populaire, en font partie.

On y trouve également le gouverneur de Bassorah, le ministre du Pétrole Hayan Abdul Ghani et la députée Alia Nassif. La Coalition est devenue la plus grande alliance électorale avec environ 1,3 million de voix, même si elle ne représente que 6 % des électeurs inscrits. Cette coalition a présenté 446 candidats et a obtenu 46 sièges, sortant ainsi vainqueur des élections législatives irakiennes. La coalition de Sudani a enregistré ses meilleurs résultats dans les provinces de Wasit, Maysan, Karbala et Dhi Qar ; toutes à majorité chiite. Sa coalition est également arrivée en tête dans six des huit provinces où le mouvement sadriste avait dominé les élections en 2021. Bien que Moqtada al-Sadr ait nié tout soutien officieux à la liste électorale de Sudani, les résultats indiquent que le boycott électoral des sadristes a indirectement favorisé la coalition dirigée par le Premier ministre.

II. Les fragilités politiques de Sudani

Récemment, Sudani a été impliqué dans un scandale qui a fortement affaibli sa position au sein des partis chiites pro-iraniens. Le 4 décembre 2025, le Journal officiel irakien, chargé de publier les nouvelles lois, a qualifié le Hezbollah libanais et le groupe Ansar Allah, communément appelés Houthis, d’organisations terroristes, suscitant une vive controverse. Dans un communiqué, Sudani a affirmé ne pas avoir été informé de cette publication et a précisé que ces termes ne reflétaient pas la position officielle de l’Irak. Il a ordonné l’ouverture d’une enquête et assuré que les responsables de cette erreur seraient sanctionnés.

Par ailleurs, l’affirmation de Donald Trump selon laquelle Sudani aurait proposé son nom pour le prix Nobel de la paix a également porté atteinte à la réputation du Premier ministre. Cette déclaration a suscité de vives critiques parmi les factions pro-iraniennes. En effet, Trump était à l’origine de l’opération américaine ayant tué l’ancien chef de la Force al-Quds, le général Qassem Soleimani et le chef de la milice Kataib Hezbollah, Abou Mahdi al-Muhandis, le 3 janvier 2020. Cette frappe avait conduit les autorités irakiennes à émettre un mandat d’arrêt contre le président américain.

III. Le choix du ralliement au Cadre de coordination

Le revirement le plus controversé de Sudani a été le ralliement de la Coalition au Cadre de coordination le 18 novembre 2025, après les élections législatives. Lors du Forum du Moyen-Orient pour la paix et la sécurité à Duhok, Sudani a justifié ce choix comme un geste pragmatique visant à former le plus grand bloc parlementaire et à faciliter la formation du gouvernement. Il l’a présenté, non pas comme une ambition personnelle, mais comme une responsabilité visant à concrétiser son projet pour l’Irak, tout en affirmant préserver l’indépendance du pays face aux influences étrangères. Cette décision a surpris l’opinion publique et les États-Unis, d’autant que Sudani s’était engagé à limiter l’influence des milices et à restaurer l’autorité de l’État.

4/5

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Ameerah Ismael

Diplômée d'un master en Relations internationales et Diplomatie et d'une licence en Langues étrangères appliquées (anglais-arabe-hindi) de l'Université Jean Moulin Lyon 3. Intéréssée par les enjeux politiques, militaires et sociétaux au Moyen-Orient mais également à l'Extrême-Orient.

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