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La « polycrise » européenne

 
Plus qu'une juxtaposition de convulsions, cette polycrise rend une toujours plus mince la ligne de crête entre intégration et décomposition de l'espace européen.
Plus qu’une juxtaposition de convulsions, cette polycrise rend toujours plus mince la ligne de crête entre intégration et décomposition de l’espace européen.

L’expression est de Jean-Claude Juncker, président de la Commission Européenne. Elle désigne autant les multiples sujets de tensions auxquels est confrontée l’Union Européenne (UE) (migrants, populismes, « Brexit », cohésion de la zone euro…) que les rapports se nouant entre eux. Une situation qui suspend durablement la construction européenne et interroge à nouveau la dialectique élargissement/approfondissement de la zone.

Cette polycrise dessine au sein de l’Union de multiples lignes de fracture entre Etats-membres et, dans leurs sillages, des cercles d’appartenance qui ne se recoupent que partiellement.

Allemagne et France s’accordent pour protéger leurs écosystèmes bancaires et financiers face aux exigences britanniques mais se distinguent strictement sur les efforts à consentir pour l’accueil des migrants. En déplacement à Munich mi-février, le Premier Ministre Valls s’est ainsi montré ferment opposé au mécanisme de répartition des migrants proposé par l’Allemagne et affirmé que la politique d’accueil de cette dernière n’était pas tenable « dans la durée ».

Sur l’enjeux migratoire également, l’Autriche a annoncé le 17 février, en infraction avec le droit européen, instaurer un quota journalier d’accueil fixé à 80 demandeurs d’asile et 3200 migrants en transit, et proposait d’organiser une rencontre avec les dirigeants des Balkans en vue de structurer un contrôle concerté et ferme des frontières. Des décisions qui laissaient craindre des fermetures de frontières en cascade dans les Balkans jusqu’à un isolement complet de la Grèce. Suivant la même logique, le groupe de Visegrad (« V4 ») (Hongrie, Pologne, Slovaquie, République Tchèque), soutenu par des pays des Balkans, s’est illustré peu avant le Conseil européen des 18 et 19 février en s’opposant à la politique allemande et en suggérant la fermeture de la frontière entre la Grèce et la Macédoine, isolant de facto Athènes. En revanche, principales cibles (notamment la Pologne) des demandes britanniques sur l’encadrement des aides sociales aux étrangers, le V4 s’est aussi déclaré attentif à l’avancement des négociations sur le « Brexit », exigeant notamment que les mesures ne soient pas rétroactives.

Autant de fronts renversés encore compliqués par la mise en perspective des ces différentes négociations. Alexis Tsipras, le Premier Ministre grec, menaçait ainsi de bloquer l’accord UE/Royaume-Uni si des garanties ne lui étaient pas apportées quant à la solidarité de l’UE avec la Grèce dans la gestion des migrants. De même la Commission s’est-elle montrée prudente avec le nouveau gouvernement populiste polonais et ses mesures polémiques (contrôle des médias publics, menace sur l’indépendance de l’appareil judiciaire…), craignant une escalade revancharde sur les négocations relatives au « Brexit ».

Prégnance des Etats-membres au détriment de la logique communautaire

Cette liste non-exhaustive révèle un incontestable affaiblissement de la logique communautaire au sein de l’UE. Sur le fond, le rétablissement des contrôles aux frontières, la modulation des droits des étrangers européens et la menace de l’Etat de droit font chanceler Schengen, la libre-circulation des personnes et les principes démocratiques sur lesquels sont fondés l’UE. Sur la forme, la multiplication des déclarations et mesures unilatérales (Autriche), les voix dissonantes de groupes internes (V4) et les concertations ad hoc (Autriche/Balkans) laissent transparaître une fragmentation de la représentation institutionnelle au sein de l’UE. Sur des sujets dont la nature transversale et l’ampleur pousseraient la Commission à être l’acteur principal, les Etats européens et leurs avatars semblent au contraire prendre la main, quand les dissensions franco-allemandes et le renouvellement prochain (2017) de leurs dirigeants semblent figer pour les mois à venir les actions des Etats les plus favorables à l’intégration de l’Union.

Dans la nuit du vendredi 19 au samedi 20 février, suite à l’accord trouvé entre l’UE et son pays, David Cameron affirmait que ce dernier ne ferait jamais partie de la zone euro, de l’espace Schengen ni d’une Europe de la défense, et encore moins d’une Europe « supra-nationale ». Reléguée au rang d’ « outil vital » au même titre que l’ONU ou l’OTAN, l’UE apparaît plus que jamais pour les britanniques comme un instrument parmi d’autres au service de leur visibilité et rayonnement économiques. Se dessine ainsi en creux une Union « sur mesure », au service de la physionomie particulière de chaque structure étatique… Lorsque existeront autant de statuts que d’Etats-membres, que restera-t-il du projet européen ? Au moment où le Royaume-Uni assume comme jamais son éloignement vis-à-vis du projet communautaire européen, ce n’est pas le moindre des paradoxes que de voir l’esprit insulaire gagner l’ensemble du continent…

About Benjamin MUSSET

est étudiant en affaires publiques à Sciences-po Paris, après une licence de géographie à Paris-Sorbonne (IV); rédacteur pour les Yeux du Monde depuis janvier 2014.

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