Au Mexique : des cartels comme acteurs politiques ?

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Acteurs quotidiens des rues mexicaines, les cartels ont jusqu’ici bénéficié du statut de rebelle plutôt que celui d’acteur politique. Cependant, leur emprise semble transcender celui du trafic de drogues pour s’ancrer dans la politique locale. Devrions-nous les percevoir autrement ? 

Des Cartels comme acteurs politiques ?
Mexico. Une photo de Montecruz Foto.

Une puissance grandissante

Depuis 2006, les cartels mexicains ont assassiné environ 150 000 personnes. Le nombre exact reste cependant incertain, les sources médiatiques et gouvernementales ne s’accordant point sur la question. À ces assassinés, on peut ajouter les 73 000 disparus de ces quatorze dernières années. Selon le Internal Displacement Monitoring Centre, entre 2009 et 2018, 380 000 personnes auraient ainsi rejoint la catégorie des déplacés liés à la violence et au crime organisé.

Ces chiffres illustrent la puissance grandissante de ces acteurs au sein du paysage mexicain. Survivants au plan Condór des années 70, ces derniers se sont développés dans les années 80. La vague répressive américaine de 1982 à l’encontre d’une route privilégiée de trafic leur a particulièrement été bénéfique. Elle se situait dans les caraïbes et connectait les Andes à Miami par voie aérienne ou maritime. Cette répression créa une nouvelle alternative : celle du trafic par la voie terrestre. Le Mexique est depuis le lieu de prédilection du transit d’héroïne, de marijuana, et de drogues synthétiques entre les États-Unis et les pays fournisseurs (Colombie, Pérou, Bolivie).

Une violence mêlée d’incertitude

Néanmoins, depuis la fin du long monopole du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), la Pax mafiosa qui s’était établie a fait place à l’incertitude des cartels. En effet, selon Guillermo Trejo et Sandra Lej, le multipartisme a remis en cause les protections que leur garantissait le système autoritaire. Un régime autoritaire dont la survie serait menacée formerait ce que les auteurs appellent “des experts de la violence”. Ces derniers auraient pour objectif de recueillir les informations nécessaires au bon contrôle de la population. Devenant trop puissants et risquant de renverser le régime, ces experts se voient intégrer les rangs du crime organisé, soutenus secrètement par l’État qui leur offre l’impunité. Cette zone dans laquelle crime et État se confondent, se dénomme « la zone grise de criminalité ». Une fois adoptée, c’est cette zone de protection que le multipartisme aurait modifiée.

L’insécurité ainsi engendrée formerait le berceau nécessaire à l’accroissement de violences perpétrées à l’encontre des populations et entre cartels. Afin de rester compétitifs, ces clans chercheraient à gagner le contrôle de gouvernements locaux, de la population et de territoires. Selon les auteurs, cela leur offre, de fait, les motivations nécessaires à l’assassinat de représentants locaux. En cela, ils établissent leurs propres régimes de gouvernance criminelle infranationale. Par ce choix d’investir l’ordre politique et social local, au travers de la violence, ces cartels se placeraient ainsi comme acteurs politiques.

Des cartels qui se diversifient

Ces acteurs ont en effet démultiplié leur influence. Gaspard Estrada nous le confirme : « Les cartels mexicains ne sont plus uniquement des cartels qui visent à acheminer et à vendre des drogues aux États-Unis. Elles ont multiplié leurs activités pour renforcer leur emprise sur les territoires pour diversifier leurs sources de revenus ». Au-delà des trafics de drogue, ils se tournent aujourd’hui vers les ressources humaines. Extorsions et kidnapping contre rançon sont aujourd’hui monnaie courante. C’est le cas notamment aux frontières, où citoyens et migrants sont la cible idéale des cartels. En effet, en 2019, Juárez et Tijuana étaient citées comme étant les deux villes mexicaines avec le plus haut taux de crimes (respectivement 1 281 et 2000 meurtres). Toutes deux sont situées à la frontière avec les États-Unis.

S’intéressant également à l’extraction illégale de ressources, les cartels s’ouvrent aujourd’hui à de nouvelles méthodes, mêlant légalité et illégalité. Par le contrôle de cultures d’avocats, de fruits, de productions de viande ou par le financement de certaines universités privées, ils lavent l’argent accumulé et l’injecte dans l’économie légale. Ceci accroît leur influence indirectement, et rend la population locale dépendante de ces créanciers. Infiltrant les institutions par le biais de la corruption, ils financent des candidats municipaux ou utilisent la menace pour peser sur les élections. Selon le Transparency International’s Corruption Perception Index, sous la présidence d’Enrique Peña Nieto (2012-2018), le Mexique aurait ainsi perdu 32 places. En 2018, 20 anciens gouverneurs d’État, nombreux venant du Parti Révolutionnaire Institutionnel, étaient soupçonnés de corruption ou bien séjournaient en prison.

Cartels et militarisation

Enfin l’accroissement de la militarisation de ces groupes leur offre de nouvelles possibilités en termes d’influence et d’activités. Avec environ 2.5 millions d’armes illégales arrivant des États-Unis en une décennie, ils ont désormais les capacités de rivaliser avec les forces de l’ordre. Ce chiffre aurait plus de doublé en dix ans, accompagné d’un taux d’homicide grimpant de 67% sur la même période.

Source complémentaire

Votes, Drugs, and Violence, Guillermo Trejo & Sandra Ley, Cambridge University Press, 2020.

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Gabrielle FRANCK

Gabrielle FRANCK est étudiante de niveau master, poursuivant un double diplôme «International Relations and Politics and Public Administration» dans les universités partenaires Charles (Prague) et Konstanz (Allemagne).

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