Le pouvoir de l’imitation en Chinafrique

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Alors que le concept de Chinafrique occupe tous les esprits, il se concentre principalement sur les aspects économique et diplomatique du lien qui relient le géant asiatique et le continent. Une autre facette de ces interactions est pourtant cruciale : celle de l’imitation. 

Visite officielle de la Chine au Rwanda, 22 juillet 2018. Flickr Paul Kagame, image authentique.

Autoritarisme développemental

La Chine marque les dynamiques locales à travers les investissements massifs, la quête d’influence et la recherche d’accès aux ressources primaires. Cependant, son influence ne s’arrête pas là.  Par son modèle politique, elle inspire les régimes autoritaires. De l’Éthiopie au Rwanda, les exemples se multiplient.

Richard Joseph en dépeint les contours. Selon lui, les investissements chinois tendent à renforcer les régimes autocratiques et éloignent les perspectives de démocratisation. Ceci par l’afflux de ressources mais aussi par  l’image d’un pays autocratique, dont le pouvoir ne cesse d’être renforcé par son continuel développement.

Ainsi, les mesures autoritaires sont prises sous le cadran du développement économique et social.  Censure, centralisation du pouvoir, impunité sont utilisées sans demi-mesure. Avec elles, le patronage d’élites et l’irrespect des droits humains sont justifiés par le développement du collectif au détriment de celui de l’individu. En 2020, les États-Unis reconnaissaient ainsi la République démocratique fédérale d’Éthiopie comme étant fondée sur l’idéologie de « démocratie développementale ». Il s’agirait d’un régime donnant la priorité au développement économique plutôt qu’aux droits politiques. Une belle imitation du modèle chinois. Promouvant le capitalisme de marché, ces États privilégient les exportations aux importations. Ils accroissent, de fait, la dépendance de la population aux actions de l’État. (Matfess, 2015)

Imitation au Rwanda : entre égalité de genre et répression

Au Rwanda, Paul Kagame dissuade toute opposition. En exil ou dans le pays, les opposants politiques ne sont plus en sécurité. Seif Bamporiki et Patrick Karegeya assassinés en Afrique du Sud, Seth Sendashonga au Kenya… les exemples s’ensuivent. Par la voie de l’hypersurveillance, notamment technologique (réseaux sociaux, traçages GPS, menaces…), le Président use de la pandémie pour contrôler la population et resserrer son pouvoir. À ces critiques, l’ambassadeur rwandais en Grande-Bretagne déclinait toute responsabilité du régime.  Selon lui, il est illogique de dépeindre le gouvernement comme négligeant les droits humains alors que des progrès relatifs à l’égalité de genre et au développement durable sont reconnaissables.

En 2019, le pays se rangeait ainsi 6ème sur le World Economic Forum’s Global Gender Gap Index. En effet, parmi ses parlementaires, 61.3% étaient des femmes. Par la construction d’écovillages et l’interdiction des plastiques à usage unique, le pays se place également comme modèle de protection environnementale. Cependant, Fred Muvunyi, journaliste rwandais, décrit l’utilisation stratégique de « Gender-wasing ». Si les femmes rwandaises représentent la plus grande proportion de parlementaires sur le sol Africain, elles possèdent en réalité peu d’influence sur les décisions budgétaires et les changements législatifs tel que le congé parental.

Diane Rwigara en est une illustration. S’étant positionnée en opposition face au président lors des élections de 2017, elle  avait été accusée de falsification de signatures et d’évasion fiscale, puis arrêtée. Des photos dénudées représentant prétendument l’opposante avaient circulé et sa candidature s’était vue déclinée. Dès lors, par les exploits économiques du pays, les droits humains passent au second plan. C’est le cas notamment des investisseurs, qui ne voient que les 8% de croissance annuelle (dans les quinze années menant à 2019). Perçu comme moins corrompu que certains pays voisins, ils y investissent plus facilement.

Fière imitation d’un prix Nobel de la paix 

Abiy Ahmed Ali, Premier ministre d’Éthiopie, est connu pour avoir reçu le Prix Nobel de la paix en 2019. Distinction obtenue notamment pour ses efforts de réconciliation avec l’Érythrée. À son arrivée au pouvoir en 2018, il entame une vague de réformes, dont la libération de milliers de prisonniers politiques et l’appel au retour des exilés. Mais avec la répression au Tigré, et l’utilisation de l’Égypte comme ennemi commun unificateur de l’Éthiopie, le pays s’ouvre à l’autoritarisme. Pour contrôler les insurgés, le régime supprime les voix contestataires par le coupage d’Internet ou l’usage de la force. La censure des médias et la désinformation font également partie des pratiques du pouvoir.

Un officiel du Prosperity Party, parti politique du Premier ministre, soulignait ainsi l’impact de l’inspiration chinoise. Véritable miracle selon lui, le parti communiste chinois devrait servir d’exemple aux pays en développement, dont l’Éthiopie fait partie. Son succès tiendrait, selon Bikila Hurisa, à son leadership et à sa capacité, au travers de réformes, à identifier les vrais problèmes des citoyens.

Comme démontré par le psychologue Albert Bandura au sujet d’enfants, le pouvoir de l’imitation au travers d’un modèle peut mener à l’adoption d’un même set d’attitudes. Oublié des relations internationales, ce processus d’imitation a pourtant le pouvoir d’influencer des pays, des peuples et leurs rapports aux droits humains. En ce qui concerne la Chine, il y a fort à parier que cette influence intangible perdure au fil de ses interventions.

 

Sources

MATFESS, H. 2015. Rwanda and Ethiopia: Developmental Authoritarianism and the New Politics of African strong men. African Studies. Vol.58 (2), pp 181-204.

NGCAYISA, Lumanyano, 2020. Developmental Authoritarianism in Africa: The cases of Ethiopia and Rwanda.

OLIVERO, Patrick & SALVAN Chloé, 2020. 50 expériences de psychologie pour mieux comprendre la nature humaine, Culture Sciences

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Gabrielle FRANCK

Gabrielle FRANCK est étudiante de niveau master, poursuivant un double diplôme «International Relations and Politics and Public Administration» dans les universités partenaires Charles (Prague) et Konstanz (Allemagne).

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