Tadjikistan-Kirghizstan : une frontière sous tension

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Entre le 28 et le 30 avril 2021, des combats d’une rare intensité ont éclaté dans la vallée de Ferghana à la frontière entre le Kirghizstan et le Tadjikistan. Les affrontements ont démarré entre les communautés kirghize et tadjike à proximité de l’enclave tadjike de Vorukh au Kirghizstan, avant que les gardes-frontières et les armées des deux pays n’interviennent. Ce conflit s’inscrit dans la lignée des tensions qui secouent la frontière entre le Kirghizstan et le Tadjikistan depuis plusieurs décennies.

Sadyr Japarov inspectant le matériel militaire destiné aux soldats stationnés à la frontière entre le Kirghizstan et le Tadjikistan, le 21 octobre 2021.
Sadyr Japarov inspectant le matériel militaire destiné aux soldats stationnés à la frontière entre le Kirghizstan et le Tadjikistan, le 21 octobre 2021.

Des frontières aux tracés anciens hérités de la période soviétique

Les frontières actuelles des pays centrasiatiques datent en grande partie du tracé décidé par l’URSS dans les années 1920.  Staline souhaitait mettre en place des frontières complexes entre ces pays afin d’éviter la constitution de républiques trop homogènes. Des peuples installés depuis des siècles sur un territoire se retrouvèrent alors encerclés par des communautés nomades d’une ethnie différente, poussées à la sédentarisation. Il en résulte ainsi une dizaine d’enclaves territoriales dans la région entre le Tadjikistan, le Kirghizstan ainsi que l’Ouzbékistan.

Du temps de l’Union soviétique, ces divisions territoriales ne posaient guère de problème, les républiques soviétiques socialistes du Tadjikistan et du Kirghizstan appartenant à un ensemble bien plus vaste dominé par Moscou. Les ressources énergétiques et hydrauliques ainsi que la répartition des terres étaient gérées de manière régionale en prenant en compte les besoins des différents secteurs économiques. Ce système intégré disparut avec la chute de l’URSS au début des années 1990 mais les républiques centrasiatiques décidèrent de conserver les tracées frontaliers dessinés par l’Union soviétique et de traiter cette question ultérieurement. À ce jour, seuls 519 des 971 kilomètres de frontières séparant le Tadjikistan et le Kirghizstan font l’objet d’un accord.

Une zone de tensions et d’affrontements

Les enclaves territoriales et l’absence de démarcation établie des frontières entre le Tadjikistan et le Kirghizstan sont sources de tensions entre les communautés kirghize et tadjike, qui dégénèrent parfois en affrontement. Le dernier conflit en date les oppose aux alentours de l’enclave tadjike de Voroukh, sur fond de compétition pour l’accès à une source d’eau partagée. Un accord prévoit que les Kirghizes puissent l’utiliser de septembre à avril et les Tadjikes le reste de l’année. Durant l’été, les Kirghizes s’approvisionnent en eau dans le réservoir de Tortkoulskoye. Cependant, celui-ci a manqué cruellement d’eau cette année, poussant les Kirghizes à recourir à la source réservée aux Tadjikes. Ces derniers, s’estimant lésés, ont surveillé de près leur source et ont attaqué les Kirghizes s’en approchant. Les affrontements se sont ensuite transformés en conflit militaire entre les deux voisins.

Après l’échec d’un premier cessez-le-feu décidé le 1er mai, les combats prennent véritablement fin dans la nuit du 2 au 3 mai. On estime les pertes tadjikes à 20 morts et 87 blessés, tandis que le Kirghizstan déplore 36 morts, 186 blessés ainsi que plus de 25 000 déplacés internes. À cela s’ajoutent également des dégâts matériels conséquents avec d’importantes destructions de bâtiments, dont des écoles. Le 20 mai, le président kirghize Sadyr Japarov a décidé unilatéralement de fermer sa frontière avec le Tadjikistan, interdiction n’ayant été levée qu’exceptionnellement à l’automne 2021 afin de permettre aux étudiants tadjiks de se rendre au Kirghizstan.

Des avancés limitées

Fin juin, Sadyr Japarov s’est rendu à Douchanbé où il s’est entretenu avec son homologue tadjik, Emomali Rahmon. Le communiqué commun publié à l’issue de cette réunion met en avant les liens historiques et culturels qui unissent les deux pays et vise également à rassurer les populations concernant l’émergence d’un conflit ouvert à la frontière. Ces négociations ont aussi débouché sur la signature de quatre accords de collaboration entre Douchanbé et Bichkek, sans qu’aucun d’entre eux ne porte sur l’épineuse question de la démarcation de la frontière, cette dernière ayant été confiée à une commission mixte créée pour l’occasion.

La progression de la résolution des différends frontaliers demeure cependant très limitée, Bichkek dénonçant un manque de volonté politique de la part de Douchanbé. La population tadjike vivant à proximité des zones contestées augmente plus rapidement que celle kirghize, conférant ainsi au Tadjikistan un avantage supplémentaire dans le cadre de négociations futures. Le Kirghizstan tente néanmoins de pousser le Tadjikistan à s’assoir à la table des négociations. La fermeture de la frontière s’accompagne également d’une interruption de transport de marchandises en provenance du Kirghizstan, isolant encore plus que d’habitude certaines régions tadjikes.

De plus, le Kirghizstan a récemment renforcé les capacités militaires de ses troupes stationnées à la frontière en achetant aux Émirats arabes unis pour 3,5 millions de dollars de matériel dont des fusils de précision et des véhicules blindés. Bichkek assure qu’elle maintiendra la pression sur Douchanbé tant que les deux parties ne trouvent pas un accord dans la délimitation de leur frontière commune.

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Yann MARCILLON

est étudiant à l'IRIS SUP' au sein du parcours "Géopolitique et prospective" en double-diplôme à Grenoble École de Management.

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