Au Pérou, Pedro Castillo derrière les barreaux

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Pedro Castillo, président depuis 17 mois, s’est vu arrêté et destitué de son poste le jeudi 7 décembre. Une nouvelle qui s’inscrit dans une instabilité présidentielle devenue presque historique.

Au Pérou, Pedro Castillo derrière les barreaux
Ancien Président Pedro Castillo (2021-2022)

Destitution et arrestation 

Le 7 décembre 2022, 101 des 130 voix du parlement péruvien, s’élevaient pour la destitution de Pedro Castillo. Quelques heures auparavant, un rassemblement parlementaire devait avoir lieu. Pedro Castillo tenta alors de dissoudre le parlement, soupçonneux d’une troisième tentative de destitution à son égard pour motif de corruption. Il déclara ainsi un gouvernement d’urgence ainsi que la mobilisation d’un Congrès « doté de pouvoirs constituants ». Une fois ses vœux ignorés, le parlement vota sa destitution pour « incapacité morale ».

Perdant son immunité présidentielle, il fut arrêté en chemin pour l’ambassade du Mexique, où, selon la police péruvienne, il comptait demander l’asile. Une enquête pour rébellion ou conspiration a été ouverte à la suite de son arrestation. Elle s’additionne aux six autres enquêtes ouvertes depuis ces dix-sept derniers mois. Dans le cadre de ces investigations, le palais présidentiel fut également perquisitionné. Transféré par hélicoptère, cet ancien enseignant de 53 ans sera détenu pour 7 jours de prison préliminaires au sein d’une base de forces spéciales située à Lima.

Qu’il s’agisse de la nouvelle présidente ou des médias, nombreux acteurs s’accordent pour parler de « coup d’état ». Certains vont jusqu’à décrire l’évènement de première faille dans le processus démocratique du pays depuis les années 2000. Sur ce point, Francisco Morales, président de la Cour constitutionnelle, est clair : « C’est un coup d’état qui est voué à l’échec, le Pérou veut vivre en démocratie. »

Pedro Castillo : 17 mois d’instabilité politique

Il aura fallu trois tentatives de destitution pour sortir Pedro Castillo du pouvoir. Les deux premières, en décembre 2021 et en mars 2022, avaient toutes deux échoué. Cet historique des relations entre le parlement et l’ancien président, démontre l’instabilité politique procurée par son mandat, dont la longueur ne dépassa pas les 17 mois.

En octobre de cette année, une plainte constitutionnelle avait déjà été portée par la procureur générale Patricia Benavides. « Nous avons trouvé de sérieuses pistes d’organisation criminelle ayant pris racine au sein du gouvernement » avait-elle annoncé. Elle avait alors demandé la levée de l’immunité présidentielle afin de faciliter l’enquête. En effet, bien qu’une plainte constitutionnelle permette au Congrès de mener son propre procès, cette procédure reste complexe. Aujourd’hui destitué, Pedro Castillo peut lui-même rejoindre le banc des enquêtés, aux côtés de certains de ses collègues et de ses proches. Cinq personnes de son gouvernement et sa belle-sœur avaient notamment été arrêtés en octobre et août 2022 pour corruption ou complicité de corruption.

Une première présidente pour le Pérou

Au Pérou, Pedro Castillo derrière les barreaux
Dina Boluarte, nouvelle présidente du Pérou

L’ancienne vice-présidente de Pedro Castillo, Dina Boluarte reprend désormais les manettes du pays. Ancienne avocate, elle a précédemment dédié 15 ans de sa vie au ministère du registre national péruvien. Elle a grandi loin de la ville, dans la région des Apurímac, et a rejoint le même parti politique (Peru Libre) que son prédécesseur.

Inaugurée par le parlement au soir même de l’arrestation de Pedro Castillo, elle est la première femme de l’histoire du Pérou à prendre ce poste. En juillet 2021, une autre femme s’était approchée du siège de l’exécutif. Keiko Fujimori, fille de l’ancien président Alberto Fujimori, avait alors perdu de 44 263 voix face à Pedro Castillo.

C’est donc bien Dina Boluarte qui ouvre la voie des péruviennes à la plus haute position de l’état. Lors de son inauguration, elle s’engagea tout d’abord à assurer la présidence jusqu’au 28 juillet 2026, date de fin de mandat initiale de Pedro Castillo. Elle y demanda notamment un « temps de valeur pour sauver (le) pays de la corruption et de la mauvaise administration ».

Manifestations et changements de positions

Cependant cette nouvelle présidente n’est pas du goût de tous les péruviens. En effet, les manifestations se sont démultipliées depuis son inauguration. Des partisans de l’ancien président, notamment dans la région des Andes, se rejoignirent pour réclamer sa libération et la mise en place de nouvelles élections. Des mobilisations qui se renforcèrent à l’annonce de la nomination d’un nouveau gouvernement, le 9 décembre.

Petite mobilisations tout d’abord, elles firent près de 200 blessés et sept morts au 14 décembre. Elles bloquèrent des axes routiers dans 13 des 24 régions du pays et engendrèrent de nombreuses destructions de propriétés privées et publiques. Le jour même, des syndicats agraires, des organisations sociales paysannes et indigènes annonçaient une grève nationale indéfinie, demandant un nouveau Congrès, de nouvelles élections et une nouvelle constitution.

Dina Boluarte appela au calme national à deux reprises.  Elle annonça notamment vouloir avancer les élections présidentielles à 2024, dans un but d’apaisement des foules, ce ne qui semble pas, pour l’instant, avoir grand effet. Le mercredi 14 décembre, c’est à 2023 qu’elle évoqua la possibilité de nouvelles élections. Au 18 décembre, elle annonça une recomposition du gouvernement et un remplacement de son premier ministre, Pedro Angulo.

Un record national

Sept présidents en six ans. C’est désormais le triste record du Pérou, qui aura également vu son Congrès changé deux fois lors de la même période. Des années remplies de scandales de corruption, de menaces de destitutions et d’arrestations.

Qu’il s’agisse d’Alejandro Toledo (2001-2006), d’Olanta Humalla (2011-2016) ou de Pedro Pablo Kuczynski (2016-2018), tous ont été accusés d’avoir reçu des pots-de-vin en lien avec l’affaire Oderbrecht. Cette affaire régionale de corruption liant élites politiques et l’entreprise Brésilienne de BTP Odebrecht aura laissé sa trace au Pérou. Un impact allant jusqu’au suicide de l’ancien président Alan Garcia (1985-1990 ; 2006-2011), à l’âge de 69 ans, alors que la police s’apprêtait à l’arrêter pour corruption.

Ceci sans compter Alberto Fujimori (1990-2000), condamné à 25 ans de prison pour violation de droits humains depuis 2009. Il est notamment accusé de crime contre l’humanité, tels que la mort extrajudiciaire de 25 civils au travers « d’escadrons de la mort » et la stérilisation forcée de femmes autochtones lors de ses mandats. Malgré les plaintes des ONGs de droits humains, il fut gracié le 17 mars 2022 par la cour constitutionnelle. En 2017, une grâce lui avait également été donnée avant de ne lui être retirée un an plus tard.

Un historique qui laisse en suspens l’avenir du Pérou suite à cette nouvelle présidence, déjà devenue instable et polémique.

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Gabrielle FRANCK

Gabrielle FRANCK est étudiante de niveau master, poursuivant un double diplôme «International Relations and Politics and Public Administration» dans les universités partenaires Charles (Prague) et Konstanz (Allemagne).

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