Dette publique française : l’économie nationale à la Libération (1/3)
Alors que les gouvernements successifs français de ces vingt dernières années contribuent progressivement à l’accroissement du poids de la dette publique, il est intéressant de se replonger dans une période particulièrement critique de l’histoire économique française : la Seconde Guerre mondiale. Entre mobilisation militaire, effondrement productif et destructions massives, la France sort en 1945 dans un état économique particulièrement délétère.
L’économie française de guerre

La Seconde Guerre mondiale éclate le 1er septembre 1939, lorsque l’Allemagne nazie envahit la Pologne.
Deux jours plus tard, le 3 septembre 1939, la France et le Royaume-Uni, suivis de leurs alliés, déclarent la guerre.
Cette décision plonge la France dans un nouveau conflit majeur exigeant une mobilisation économique et financière sans précédent.
En amont de l’entrée en guerre, le gouvernement français avait procédé à un vaste effort de réarmement. L’historien Jean-Louis Crémieux-Brilhac souligne que les dépenses d’armement passent rapidement de 4,4 milliards de francs courants en 1935 à 46,7 milliards en 1939, grâce à une succession de trois programmes d’investissements militaires (1936, 1938 et 1939).
Ces investissements importants reflètent l’urgence d’une préparation militaire face à la menace des puissances de l’Axe. Ainsi, les dépenses militaires françaises atteignent près de 8,6 % du produit intérieur brut (PIB) national en 1938. Bien que considérable, ce chiffre reste proche des dépenses militaires du Royaume-Uni, évaluées à 9 %. Il demeure toutefois largement inférieur aux dépenses militaires de l’Allemagne, qui consacre près de 23 % de son PIB à l’armement.
La situation est d’autant plus difficile que la France aborde le conflit avec un héritage lourd, acquis lors de la Première Guerre mondiale. En conséquence, faute de ressources nationales suffisantes, l’effort budgétaire est principalement financé par l’endettement. Selon l’ouvrage de Jacques Attali “Tous ruinés dans dix ans? dette publique : la dernière chance” (Fayard, 2011), la dette publique française atteignait déjà 150 % du PIB français au sortir de la Première Guerre mondiale (1919). Durant l’entre-deux-guerres, ce ratio s’est progressivement réduit pour atteindre environ 110 % du PIB en 1939.
Après l’entrée française dans le conflit, la charge financière s’alourdit de nouveau. Aux avances conséquentes consenties par la Banque de France s’ajoutent de nouvelles dépenses exceptionnelles, parmi lesquelles les frais d’occupation imposés par l’Allemagne à partir de 1940, qui absorbent une part significative des ressources budgétaires du régime de Vichy.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la dette publique française atteint environ 160 % du PIB. Ce niveau considérable reste toutefois nettement inférieur à celui du Royaume-Uni, dont l’endettement culmine à près de 237 % du PIB en 1946.
Une France en dépérissement
Au-delà de ses répercussions économiques majeures, la Seconde Guerre mondiale laisse la France exsangue. Le pays souffre à la fois de lourdes pertes humaines et de destructions matérielles considérables.
Dans son discours du 2 avril 1945, le général de Gaulle dresse un constat lucide :
Mais tandis que, sur l’Europe couverte de ruines, ruisselante de sang et de larmes, épuisée de privations, la Victoire semble ouvrir ses ailes […] la France découvre avec lucidité quel effort il lui faut fournir pour réparer tout ce que cette guerre, commencée voici plus de trente ans, a détruit de sa substance. Car je le déclare nettement, nos devoirs, comme nos pertes, sont immenses. Dans l’ordre matériel, notre appareil économique, lequel était, d’ailleurs, en partie vieilli, a subi de graves destructions ; d’innombrables maisons, usines, ateliers, gares, moyens de transports et de communications, ont simplement disparu : notre population, décimée dans sa fraction la plus active et d’avance trop peu nombreuse, ne suffira qu’à grande peine à la tâche de reconstruction.
La France paie un tribut humain particulièrement lourd. La mobilisation générale, les combats sur le sol national et les violences de l’Occupation se traduisent par d’immenses pertes humaines. Plus de 600 000 victimes françaises dont près de 205 000 militaires français, 40 000 soldats Africains, Malgaches et Maghrébins, de l’Empire colonial français, et 400 000 civils.

Les pertes matérielles sont tout aussi considérables.
En 1945, 74 départements sur 90 sont touchés.
Plus de 20 % du capital immobilier national est détruit.
Près d’un million de ménages, soit 8 % de la population française, se retrouvent sans logement.
L’affaiblissement du capital physique et humain place ainsi la France dans une situation de fragilité extrême.
L’appareil productif français en difficulté
À la Libération, l’appareil productif français se trouve également profondément désorganisé. Selon les estimations de la Commission de modernisation, la production industrielle française de 1944 ne représente plus que 38 % de son niveau d’avant-guerre.
Tandis que près de 60 000 usines sont détruites, la production d’acier a, quant à elle, été divisée par quatre.
Les infrastructures stratégiques subissent également de graves dommages. 115 grandes gares, 9 000 ponts et 3 700 km de voies ferrées sont détruits ou rendus inutilisables.
Dans son discours radiodiffusé du 12 juillet 1945, le général de Gaulle rappelait la gravité de la situation :
Il y a deux mois que la guerre d’Europe s’est terminée par la victoire. Après des épreuves inouïes, nous nous retrouvons debout, mais cruellement blessés. Pas un homme de bon sens ne doute que, pour nous guérir et pour nous renouveler, il nous faut beaucoup d’efforts, beaucoup d’ardeur et beaucoup de raison.
À ces pertes matérielles s’ajoutent des difficultés structurelles majeures. Les entreprises doivent composer avec une sévère pénurie de matières premières et une main-d’œuvre qualifiée fortement affaiblie par les pertes humaines. Après plusieurs années de production dictée par les exigences militaires, elles doivent désormais réorienter leurs activités vers des besoins civils.
Dans ce contexte, une grande partie du tissu entrepreneurial peine à redémarrer au sortir de la Seconde Guerre mondiale. La réhabilitation des usines sinistrées, la réorganisation de la production vers des biens de consommation et la résorption d’un chômage de masse constituent des défis immenses. La reconstruction de l’économie privée apparaît alors comme une priorité nationale immédiate. Néanmoins, elle reste bridée par la rareté immédiate des ressources financières, énergétiques et humaines indispensables à court terme.
Dès lors, la question centrale est de savoir quelles mesures l’État français adoptera dans les années suivantes pour redresser l’économie, restaurer la production et alléger le fardeau de la dette.


