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Dette publique française : le redressement après la Seconde Guerre mondiale (2/3)

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Alors que les gouvernements successifs français de ces vingt dernières années contribuent progressivement à l’accroissement du poids de la dette publique, il est intéressant de se replonger dans une période particulièrement critique de l’histoire économique française : la Seconde Guerre mondiale. Comment un pays meurtri, dont les infrastructures stratégiques sont en ruines et l’appareil productif paralysé, a-t-il pu être redressé en l’espace d’une décennie ?

L’État français interventionniste : entre réformes fiscales et nationalisations

Au lendemain de la guerre, l’économie française est trop fragmentée et affaiblie pour espérer un redémarrage immédiat. L’État choisit alors de fixer les secteurs prioritaires dans la reconstruction de l’économie nationale.

Jean Monnet, ©Wikimedia Commons
Jean Monnet, ©Wikimedia Commons

C’est ainsi qu’est adopté, en 1947, le Plan Monnet, du nom de Jean Monnet, Commissaire général au Plan.

Ce plan de modernisation économique se focalise principalement sur les équipements et l’industrie lourde. Il concentre l’essentiel des investissements sur six secteurs prioritaires : l’électricité, le charbon, la sidérurgie, le ciment, les machines agricoles et les transports intérieurs.

L’objectif n’est pas d’améliorer immédiatement le niveau de vie des ménages français, mais de reconstruire les fondations de l’industrie française. 

Pour financer cette stratégie, l’État entreprend plusieurs réformes fiscales significatives en 1945. Les pouvoirs publics instaurent l’impôt de solidarité nationale (ISN) et l’impôt exceptionnel sur les bénéfices de guerre pour imposer le capital et les profits accumulés durant la guerre et l’Occupation. Il rend également l’impôt sur le revenu plus progressif.

Ces réformes offrent à l’État une marge de manœuvre indispensable pour financer la reconstruction nationale. Chaque citoyen français contribue ainsi à l’effort national, selon ses moyens. Néanmoins, ces fonds ne sont pas suffisants pour financer le déroulement du Plan Monnet. Une grande partie provient notamment du Plan Marshall. 

Par ailleurs, cette planification s’accompagne d’une série de nationalisations d’entreprises majeures françaises. Dès 1945, l’État procède à la nationalisation de Renault. Suivent les grandes banques de dépôt (le Crédit lyonnais, la Banque nationale pour le commerce et l’industrie – BNCI -, le Comptoir national d’escompte de Paris) ainsi que la Banque de France. L’année suivante, les pouvoirs publics nationalisent les secteurs du charbon, du gaz et de l’électricité et crée notamment Électricité de France – Gaz de France (EDF-GDF). D’autres entreprises stratégiques, comme Air France ou Charbonnages de France, rejoignent également le périmètre de l’État.

Désormais publics, ces secteurs clés offrent à l’État un contrôle direct sur l’énergie, les transports, ou encore le crédit. Un instrument stratégique essentiel pour orienter l’investissement vers les secteurs prioritaires et stabiliser les prix dans un contexte de pénuries récurrentes qui auraient pu être un frein à la reconstruction.

L’aide américaine : le Plan Marshall

L’European Recovery Program (ERP), plus couramment appelé Plan Marshall, du nom du général et secrétaire d’État américain qui en fut l’architecte, est prévu pour quatre années, à partir du 1er avril 1948. Il représente un effort financier conséquent : 13,3 milliards de dollars de l’époque, soit environ 15 % du budget fédéral américain. Une grande partie est directement versée sous forme de dons pour soutenir la reconstruction européenne.

Dans son discours à Harvard du 5 juin 1947, George Catlett Marshall résume avec lucidité la situation :

“En réalité, les besoins de l’Europe au cours des trois ou quatre prochaines années en vivres et en autres produits essentiels importés de l’étranger – notamment d’Amérique – sont tellement supérieurs à sa capacité actuelle de paiement qu’elle sera confrontée à une très grave détérioration de sa situation […] si elle ne reçoit pas une aide supplémentaire importante. Le remède consiste à briser le cercle vicieux et à restaurer la confiance des Européens […]. Il faut que les industriels et les agriculteurs, en tous points de vastes territoires, puissent et veuillent échanger leurs produits dans une monnaie dont il ne fait pas de doute qu’elle ne se dépréciera pas.”

Derrière le Royaume-Uni, la France en est le deuxième bénéficiaire, recevant 2,7 milliards de dollars. Cette injection de dollars stabilise immédiatement l’économie. Elle permet de financer les importations vitales à la reconstruction industrielle du pays (charbon, acier, pétrole, machines-outils) et de soutenir la balance des paiements. En parallèle, plus de 3 000 ingénieurs et chefs d’entreprises français partent étudier l’industrie américaine dans les missions de productivité.

À cette dimension économique s’ajoute un enjeu géopolitique et idéologique. Dans le contexte du début de la Guerre froide, les États-Unis voient également, dans ce programme, l’opportunité de diffuser leur modèle sur le continent européen : capitalisme, stabilité monétaire (le dollar), productivité et l’American way of life (ou « mode de vie américain »).

Croissance économique et inflation : les moteurs du désendettement français

L’application du Plan Monnet, soutenue financièrement par l’aide américaine,  permet une reprise rapide de la croissance française. Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), entre 1947 et 1971, la croissance annuelle du produit intérieur brut (PIB) par habitant s’établit en moyenne entre 4 et 5 %. À titre de comparaison, sur la même période, le Royaume-Uni ne dépasse pas 2,5 %, tandis que l’Allemagne atteint près de 5,5 %.

Cet élan de croissance, largement partagé à l’échelle mondiale, se distingue autant par son intensité que par sa continuité dans le temps. Jean Fourastié qualifie plus tard cette séquence exceptionnelle de Trente Glorieuses.

Cette dynamique de croissance s’accompagne d’une hausse importante de la productivité. La modernisation de l’appareil productif transforme profondément l’économie française.

Henry Ford, à l'origine du fordisme.©Wikimedia Commons.
Henry Ford, à l’origine du fordisme. ©Wikimedia Commons.

L’agriculture se mécanise progressivement afin de répondre à une demande intérieure en forte croissance.

L’industrie adopte également de nouvelles méthodes d’organisation du travail, inspirées notamment du fordisme.

La standardisation des produits, associées à la division du travail, conduisent à produire davantage, plus rapidement et à moindre coût.

Dans l’immédiate après-guerre, l’inflation, durablement élevée, joue également un rôle majeur dans le désendettement.

Entre 1945 et 1948, elle atteint des niveaux exceptionnellement élevés, dépassant 50 % par an. À partir du début des années 1950, elle se stabilise annuellement autour de 10 %.

Cette inflation permet de  progressivement dévaloriser la dette contractée pendant la guerre, en en réduisant la valeur réelle.

Parallèlement, l’État français mène une vaste politique d’encadrement du marché financier national. Les banques — dont une large part a été nationalisée — sont fortement incitées à acquérir des titres de la dette publique afin de contribuer au financement de la reconstruction.  Les taux d’intérêts, maintenus à des niveaux fortement inférieurs à l’inflation, favorisent à la fois l’emprunt et la consommation des ménages, soutenant ainsi la politique de relance économique.

La restructuration de la dette française

Le redressement économique français ne tient pas uniquement à la croissance et à l’inflation. Il s’appuie également sur une politique volontariste de réorganisation et d’étalement de l’endettement public, directement conduite par l’État.

Façade de la Banque de France, à Paris, en 1914.
Façade de la Banque de France en 1914, à Paris.

En 1945, une part importante de la dette prend la forme d’avances de court terme consenties par la Banque de France. Le but recherché est le financement de l’économie de guerre.

Cette dette dite « flottante » expose les finances publiques à des tensions de trésorerie immédiates.

Pour en améliorer la soutenabilité, l’État engage alors un processus de restructuration de la dette. Il transforme ces avances en titres de dette à long terme, étalant donc les échéances de remboursement dans le temps.

Bénéficiant de taux d’intérêts faibles sur la période, cette restructuration permet également de réduire significativement le coût de l’endettement public. L’État préserve, de ce fait, une capacité d’investissement immédiate pour entreprendre la politique de relance économique française. 

Concomitamment, l’État mobilise un autre levier essentiel : l’épargne nationale. À la sortie de la guerre, le gouvernement utilise massivement les livrets réglementés pour refinancer une partie de la dette. Les acteurs domestiques (ménages, banques nationalisées, institutions publiques) contribuent alors partiellement au refinancement de la dette. Par la même occasion, ils permettent également de réduire la dépendance française aux marchés internationaux et à l’aide américaine.

La combinaison d’une croissance économique soutenue, d’une inflation élevée, d’un contrôle des taux d’intérêts et d’une restructuration complète de l’endettement agit alors comme un mécanisme efficace et rapide de désendettement. Tandis que la croissance accroît le PIB, l’inflation réduit la valeur réelle des créances étalées dans le temps. L’État rembourse donc progressivement la dette dans une monnaie qui se déprécie, réduisant mécaniquement son coût pour les finances publiques.

Cette configuration permet à l’État français de réduire fortement le poids de la dette sans recourir à des politiques d’austérité, tout en soutenant l’investissement et la modernisation de l’économie nationale. Par conséquent, la dette passe d’environ 160 % du PIB en 1945 à 30 % au milieu des années 1950.

Alors que l’endettement français a fortement augmenté ces dernières années, les résultats passés invitent aujourd’hui à la réflexion. Dans une économie française désormais pleinement mondialisée et encadrée par un ensemble de règles européennes strictes, est-il possible de faire usage des leviers qui ont permis le désendettement rapide post Seconde Guerre mondiale, ou relèvent-ils désormais d’un cadre économique profondément différent ?

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Esteban MORON

est diplômé d'un Master Achats International à Kedge Business School. Passionné par la géopolitique, il s'intéresse notamment aux relations internationales de l'Union européenne et de ses pays membres.

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