Rétrospective 2014 : le dossier iranien

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L’année 2014 aura vu la République Islamique d’Iran revenir remarquablement sur le devant de la scène. De l’accord sur le programme nucléaire à la prise de position dans le conflit irakien, décryptons l’actualité de ces douze derniers mois en Iran.

Des F-4 iraniens ont bombardé l'Irak le 3 décembre 2014 dans la lutte contre l'Etat Islamique
Des F-4 iraniens ont bombardé l’Irak le 3 décembre 2014 dans la lutte contre l’Etat Islamique

Le début de l’année 2014 s’ouvre sur la mise en application en janvier, des principes édictés par l’accord historique du 24 novembre 2013, conclu entre le club des 5+1 (Allemagne, Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie) et l’Iran, à propos du programme d’enrichissement nucléaire de la République Islamique. Sortant de près de trente années de gel diplomatique, les délégations occidentales ont très vite salué ce basculement diplomatique opéré par l’Iran, et confirmé les espérances occidentales qu’avait suscitée en juin 2013 l’élection d’Hassan Rohani.

Les sanctions à l’égard de l’Iran sont d’ailleurs partiellement levées, et l’été 2014 est marqué par un retour des investisseurs notamment français (renforcement des investissements de Total et PSA) en Iran, défiant les pressions encore très vives des lobbies et interdictions américains (le « Iran and Lybia Sanctions Act » de 1996 est toujours en vigueur).

Début décembre, l’Iran bombarde l’Irak, visant des centres névralgiques de l’Etat Islamique (Daech), sans aucune coordination avec la coalition occidentale. Cette prise de position soudaine dans le conflit vient entériner l’installation du conflit en Irak entre l’Iran et les monarchies du Golfe, Arabie Saoudite en tête. Surtout, la non-concertation avec la coalition menée par les Etats-Unis dans les frappes iraniennes atteste de la volonté pour les Iraniens de ne pas prendre parti aux côtés d’un Occident à qui il est encore très difficile de faire confiance.

A qui profite réellement ce retour de l’Iran sur la scène diplomatique internationale ?

Le faste avec lequel l’accord sur le nucléaire iranien avait été reçu en Occident s’est rapidement suivi d’une période de doute et d’ankylose diplomatique, situation encore d’actualité en cette toute fin d’année 2014. De nouvelles négociations sans grande avancée majeure ont d’ailleurs eu lieu fin novembre 2014, comme convenu en 2013 à la signature de l’accord.

L’échec –ou à tout le moins le statu quo – de ces négociations tient en premier lieu à une lecture biaisée de l’accord signé en novembre 2013. Celui-ci ne pouvait signifier un dégel complet des relations entre l’Occident (tout particulièrement les Etats-Unis) et la République Islamique. Une brèche avait certes été percée dans ce mur de glace entre les deux camps, mais celle-ci résonnait dans l’esprit du gouvernement iranien plus comme une brèche symbolique que réelle. Trente années de blocage entre l’Iran et les Etats-Unis ne peuvent s’effacer en un seul et unique accord.

De plus, cet accord avait été souligné par les délégations occidentales comme annonçant une nouvelle ouverture économique de l’Iran à l’Occident. En réalité (et c’est un point qui a certainement été mieux saisi par la diplomatie américaine que par ses équivalents européens), l’Iran n’est pas sorti d’un isolationnisme pour se tourner vers l’Occident. L’Iran est sorti de l’isolationnisme car il a besoin de nouveaux alliés au Moyen-Orient. C’est sous le leitmotiv « Tous unis contre l’Iran » que s’est tenu le 9 décembre dernier à Doha le Conseil de Coopération du Golfe (qui a réuni l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes-unis, le Koweït, le Qatar, Oman et Bahreïn). S’estimant menacé, idéologiquement par ces monarchies sunnites, et militairement par la présence non loin de ses frontières de puissances nucléaires militaires (Israël, Inde, Pakistan) ou par la nébuleuse anti-chiite Daech, l’Iran cherche en fait à nouer de nouveaux partenariats stratégiques avec les trois grands acteurs diplomatiques et économiques actuels que sont les Etats-Unis, la Chine et la Russie.

Jouant de ses atouts énergétiques (4ème pays du monde en termes de réserves pétrolières, 2ème pour le gaz), la République Islamique suscite tour à tour les convoitises du trio Sino-Russo-Américain. Les Chinois semblent avoir conquis le cœur économique des Iraniens, tandis que la Russie prêche un rapprochement technologique avec la République Islamique. L’objectif actuel de l’Iran est de trouver les ressources financières nécessaires à la pleine exploitation de son potentiel énergétique, la majeure partie des infrastructures d’extraction ayant été détruite au cours de la guerre Iran-Irak. Les récentes pressions à la baisse de l’Arabie Saoudite sur les cours du baril de pétrole sont à ce titre (et c’est bien leur objectif) une tare pour le gouvernement iranien. Pourtant, l’Iran n’a pas l’intention de s’avouer vaincu face aux monarchies du Golfe. Les récentes déclarations –certes exagérées- du ministre de la Défense iranienne Hossein Dehghan concernant la puissance balistique du pays qui serait « la quatrième au monde, derrière les Etats-Unis, la Chine et la Russie » sont riches d’enseignement sur plusieurs points.

Elles attestent d’une volonté de la part de l’Iran de se hisser parmi les plus grands dans le concert des nations militaires. Et si les technologies actuelles ne permettent pas de porter un véritable crédit aux allégations de M. Dehghan, le récent rapprochement entre la Russie et l’Iran sur le plan balistique et l’actuel plan Shahab qui développe en ce moment même des missiles capables d’atteindre Israël, l’Arabie Saoudite ou encore l’Afghanistan, nous empêchent de nier un potentiel iranien de grande ampleur.

Elles ont pour ambition seconde de rassurer une frange conservatrice de la population iranienne quant aux velléités du pays. Il faut dire qu’en Iran, la figure d’Hassan Rohani agite autant qu’elle rassure les mentalités. Les aspirations balistiques iraniennes servent en fin de compte de prétexte au gouvernement pour montrer que le pays n’a en rien fléchi face au Grand Satan américain, mais qu’il compte au contraire le concurrencer sur son propre terrain : celui du gendarme du monde.

En conclusion :

En jouant sur plusieurs fronts, le retour de l’Iran sur la scène diplomatique internationale semble en définitive profiter d’abord à l’Iran lui-même qui joue de l’instabilité de la région pour susciter l’intérêt de multiples acteurs. En 2014, une telle versatilité diplomatique a largement tourné à l’avantage de l’Iran. Mais sa récente implication aux côtés des forces irakiennes contre Daech, et la structuration de plus en plus solide d’une coalition sunnite contre Téhéran met sous pression le gouvernement : les alliés futurs de l’Iran devront être trouvés très rapidement et s’avérer capables de présenter une force d’opposition crédible aux monarchies du Golfe.

Du côté des Occidentaux, après l’euphorie suscitée par l’accord du 24 novembre 2013, l’on se pose à nouveau les mêmes questions qu’il y a un an : que veut vraiment l’Iran en matière de nucléaire ? Il est vrai que la détermination iranienne à vouloir poursuivre un programme nucléaire civil extrêmement coûteux, alors que celui-ci ne couvre environ que 2% des besoins énergétiques du pays, a de quoi faire réfléchir…. Pour l’heure, le gouvernement iranien semble vouloir faire bonne figure aux yeux de la communauté internationale, mais il restera encore beaucoup à faire en 2015 pour pouvoir considérer l’Iran comme un pays définitivement « sans risques ».

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