La Russie entre l’Iran et Israël : un jeu d’alliances sur le territoire syrien
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La Russie entre l’Iran et Israël : un jeu d’alliances sur le territoire syrien

 

Le climat politique au Moyen-Orient, déjà très complexe, est devenu encore plus ombrageux suite à l’offensive occidentale contre la Syrie du 14 avril, elle-même suivie par un échange de tirs entre l’Iran et Israël et le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien. Dans ce contexte de tensions accrues, l’équilibre entre le soutien à l’Iran et la coopération avec Israël que la Russie essaie de maintenir, semble être fragilisé.

Le premier ministre israélien rend des visites en Russie avec une fréquence remarquable.
La rencontre entre le Premier ministre israélien et le président russe à Moscou lors de la fête de la victoire le 9 mai 2018.

L’historique des relations russo-israéliennes

Bien que l’URSS se fût prononcée en faveur de la création de l’État hébreu en 1947, ses relations avec Israël se sont ensuite sérieusement détériorées en raison du rapprochement israélien avec les États-Unis dans les années 1950. Par conséquent, l’URSS avait opté pour un soutien des rivaux arabes d’Israël sur le terrain moyen-oriental de la Guerre froide, notamment l’Égypte et la Syrie, à qui elle fournissait des armements. La Guerre des Six jours en 1967 a marqué le point culminant de la confrontation entre l’État soviétique et Israël, et s’est traduit par la rupture de leurs relations diplomatiques. Il a fallu attendre la dislocation de l’URSS en 1991 pour que le « dégel » des rapports entre Israël et la Russie ait lieu. Pourtant, c’est principalement avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en Russie et d’Ariel Sharon en Israël que les relations russo-israéliennes se sont améliorées de manière significative. De plus, en raison de l’immigration importante de la population juive d’URSS aux années 1990, la langue et la culture russes sont largement présentes en Israël aujourd’hui.

Le double jeu russe en Syrie

Depuis son engagement militaire en Syrie en 2015, dans le but affiché de soutenir le gouvernement de Bashar al-Assad, la Russie est prise entre deux feux. D’un côté, elle est appuyée par son allié iranien sur le dossier syrien et les deux Etats coopèrent notamment dans le cadre du « processus d’Astana ». De l’autre, la Russie cherche à maintenir des relations stables avec Israël, ennemi juré de l’Iran et un allié sûr des États-Unis qui s’opposent militairement au régime syrien. Par le biais du maintien de cet équilibre fragile, la Russie cherche à accroître son potentiel d’intermédiaire au Moyen-Orient. En valorisant des relations à la fois avec l’Iran et Israël, deux États qu’il est peu envisageable de rassembler autour d’une table de négociations, la Russie prétend au rôle d’ « arbitre de facto » et se veut indispensable dans la résolution des conflits régionaux.[1]

Cet objectif a une double dimension pour la Russie. D’une part, cela répond à ses ambitions d’être reconnue en tant que « puissance mondiale », notamment politique, diplomatique et militaire, et d’autre part cela lui permet de sortir d’une relative isolation politique sur la scène internationale suite au conflit russo-ukranien. Dans cette perspective, la Russie va logiquement chercher à profiter de la décision du président américain Donald Trump de se retirer du Plan d’action global conjoint sur le programme nucléaire iranien et de la détermination des États européens de respecter cet accord. [2] Les différends au sein de la coalition occidentale, exacerbés davantage par la reconnaissance par les États-Unis de Jérusalem en tant que capital d’Israël suite au transfert de leur ambassade, peuvent potentiellement fournir les conditions pour un nouveau terrain d’entente entre la Russie et l’Europe.

Les manœuvres politiques russes entre Israël et l’Iran

Pour réaliser son potentiel d’intermédiaire, la Russie continue à manœuvrer entre les deux États rivaux. Une telle prise de position lui permet de vendre des armements à l’Iran, d’accueillir avec une fréquence remarquable le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à Moscou et de rester relativement neutre par rapport aux attaques réciproques entre les deux États.

La volonté de la Russie de garder de bonnes relations avec Israël se traduit notamment par ses tentatives récentes de limiter dans une certaine mesure l’avancement de l’Iran en Syrie, considéré par Tel-Aviv comme une provocation. Ainsi, par exemple, la Russie a renoncé à ses projets de vente du système missile S-300 à la Syrie peu après la rencontre entre Vladimir Poutine et Benyamin Netanyahou. Si, suite à l’offensive de la coalition occidentale lancée le 14 avril, le chef de la diplomatie russe Sergei Lavrov a déclaré que « Moscou n’avait plus d’obligations morales qui l’empêcheraient de fournir des armements à Damas », le 11 mai, l’assistant du président russe Vladimir Kozhine a assuré que « pour l’instant, il ne s’agit pas d’une quelconque livraison de nouveaux systèmes » au gouvernement syrien.[3] Deuxièmement, le choix du timing de l’attaque des forces israéliennes sur les sites iraniens en Syrie qui a eu lieu le jour même de la rencontre des deux homologues, ne semble pas être anodin.

Cependant, malgré le succès relatif de la Russie dans la poursuite de ce jeu d’alliances, sa marge de manœuvre entre l’Iran et Israël diminue au fur et à mesure que l’escalade des tensions entre les deux Etats devient de plus en plus palpable. La résolution de ce problème devra se faire au niveau régional plus large et nécessitera les efforts d’autres acteurs influents, notamment l’UE. [4]

 

[1] Anaïs LLOBET, « Moscou, arbitre de facto entre l’Iran et Israël », L’Orient le jour, 11 mai 2018

[2] Ruan HEATH, « Federica Mogherini: Iran nuclear deal will hold », Politico, 11 mai 2018

[3] Anna SEDOVA, « Israil mstit Rossii za SCHA : ‘Pantsir-S1’ unichtozhen, postavki S-300 sorvany » (Israël se venge contre la Russie pour les États-Unis : ‘Pantsir-S1’ détruit, la livraison de S-300 annulé), Svobodnaya Pressa, 11 mai 2018

[4] Rachid Chaker, « Arabie Saoudite-Iran : jusqu’où ira la confrontation? », Thucydoc, 2 mai 2018

About Aleksandra BOLONINA

est actuellement doctorante du Centre Thucydide. Diplômée du Master des Relations internationales de l'Université Paris II et passionnée de géopolitique, elle se spécialise dans les zones Russie/CEI et la Chine.

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