Le renouveau de l’intégration régionale en Asie Centrale?
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Le renouveau de l’intégration régionale en Asie Centrale?

 

Depuis leur indépendance suite à la chute de l’URSS, les intérêts stratégiques des cinq États centrasiatiques[1] s’orientaient principalement vers l’étranger et très peu vers leur voisinage immédiat. La coopération avec des acteurs étrangers, notamment la Russie, la Chine, les États-Unis, la Turquie et l’Inde, se faisait dans la plupart des cas de manière bilatérale. Bien qu’au cours des années 1990 les tentatives de construction régionale dans l’espace centrasiatique aient été entreprises, elles ne sont pas parvenues à réunir la totalité des États d’Asie centrale, qui composent aujourd’hui l’« une des régions les plus désintégrées et déconnectées du monde ».[2] Cependant dans le contexte actuel, des rencontres entre les représentants des cinq États, de plus en plus fréquentes, suggèrent qu’il y a une nouvelle fois une volonté d’intégration entre les États centrasiatiques. Dans cette hypothèse, ils devrons faire face à un problème majeur de la région et devront, d’après le Président ouzbékistanais Shavkat Mirziyoyev, « faire fondre la glace de 20 ans »[3].

L'intégration régionale en Asie centrale ralentie au début des années 2000 semble être au nouveau sur l'agenda des cinq États.

L’unité garantie par le passé historique et culturel?  

Alors que l’étude de l’héritage historique et culturel de l’Asie centrale pourrait laisser supposer que la construction d’un système régional en Asie centrale soit un processus aisé et qui tombe sous le sens, d’autres facteurs viennent contredire ce lieu commun. Le territoire des cinq États centrasiatiques a autrefois appartenu à différents empires anciens et médiévaux. De nombreuses cultures, notamment indienne, turque, chinoise, hellénistique et persane ont laissé leur empreinte sur le développement de ces États. Les peuples habitants la région sont proches l’un de l’autre par plusieurs aspects, comme les Kazakhs et les Kirghizes ou encore les Ouzbeks et les Tadjiks. Cependant, ces similarités n’empêchent pas l’existence de différends entre les minorités nationales et de conflits frontaliers dans la région. Bien que le passé historique commun ait servi de base à l’idée que « le Turkestan est notre maison commune », populaire dans les années 1990, ces premières tentatives de construction régionale ont abouti à un échec au début des années 2000. Par conséquent, le projet régional centrasiatique a été réactivé dans le cadre d’un projet plus large, celui de l’espace eurasiatique.

La rupture du début des années 2000

Au début des années 2000, les dirigeants des cinq États centrasiatiques ont eux-mêmes démontré un manque de volonté quant à l’unification régionale. La « rupture » s’est faite à plusieurs niveaux. En matière de politique étrangère, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan ont joué la carte eurasiatique et ont intégré en 2001 la Communauté économique eurasiatique[4], alors que l’Ouzbékistan est devenu l’allié principal des États-Unis et a accueilli en 2001 une base militaire américaine (Qarshi Xonobod). Parallèlement, le Turkménistan a opté pour une politique de « neutralité éternelle ».

La rupture entre les États centrasiatiques s’est également traduite par le refus de coopération en matière d’énergie, une question délicate de l’agenda des cinq pays. À l’époque soviétique, la régulation du débit fluvial par les pays de l’amont était compensée par la fourniture d’hydrocarbures par les pays de l’aval. Après la chute de l’URSS, ce système d’équilibre a cessé d’exister. Le Turkménistan et l’Ouzbékistan sont ainsi sortis du système énergétique unifié de l’« Asie moyenne »[5] respectivement en 2003 et en 2009. C’est ainsi que le problème de dépendance énergétique et les « guerres hydrauliques » ont débuté. En outre, le contexte actuel dans la région d’Asie centrale est caractérisé également par l’instabilité politique, l’ingérence dans les affaires des États de voisinage et par conséquent par des conflits frontaliers, comme ceux de la vallée de Fergana.

Quel avenir pour l’intégration régionale en Asie centrale?

Cependant, les années 2010 semblent être plus prometteuses pour deux raisons principales. Premièrement, l’arrivée au pouvoir de nouveaux dirigeants permet d’envisager une atténuation probable des tensions politiques. En Ouzbékistan, la mort du Président autoritaire Islam Karimov a mené au pouvoir son Premier ministre Shavkat Mirziyoyev, qui a déjà donné des signes d’ouverture. Au Kirghizistan, Sooronbay Jeenbekov a remplacé en novembre 2017 Almazbek Atambaïev au poste de Président. Ce dernier avait provoqué juste avant son départ une crise diplomatique entre le Kirghizistan et le Kazakhstan.

Deuxièmement, la situation régionale en Asie centrale est susceptible d’être influencée par l’avancement par la Chine de son projet stratégique One Belt One Road Initiative (OBOR). Dans le cadre de l’OBOR, l’Empire du milieu cherche à relier l’Asie à l’Europe en traversant l’Asie centrale et en connectant ainsi les cinq États entre eux par des voies de chemin de fer, des autoroutes et des réseaux d’infrastructures. Les pipelines qui assurent l’accès de la Chine aux ressources d’hydrocarbures centrasiatiques reconfigurent aussi l’espace centrasiatique. Dans ce contexte, on peut supposer que, motivés par l’intérêt économique d’une coopération avec un partenaire commun, les cinq États centrasiatiques vont poursuivre une politique d’intégration régionale afin de faciliter le développement des activités économiques dans cet espace.

 

[1] Le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan.

[2] ANCESCHI Luca, «The resurgence of Central Asian connectivity», The Diplomat, décembre 2017.

[3] Rastopit’ dvadtsatiletniy liod: Mirziyoyev gotovitsya posetit Tadjikistan (Faire fondre la glace de 20 ans : Mirziyoyev s`apprête de visiter le Tadjikistan), CA-portal, le 8 janvier 2018.

[4]  À ne pas confondre avec l’Union économique eurasiatique (UEE).

[5] Terme employé en URSS pour désigner l’Asie centrale en excluant le Kazakhstan.

 

 

About Aleksandra BOLONINA

est actuellement doctorante du Centre Thucydide. Diplômée du Master des Relations internationales de l'Université Paris II et passionnée de géopolitique, elle se spécialise dans les zones Russie/CEI et la Chine.

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