Éthiopie-Érythrée : un nouvel ordre régional en Corne d'Afrique ? - Les Yeux du Monde

Éthiopie-Érythrée : un nouvel ordre régional en Corne d’Afrique ?

Le 9 juillet, les dirigeants éthiopien et érythréen Abiy Ahmed et Isaias Afwerki signaient la fin de la guerre entre leurs deux pays. Une guerre qui dure depuis 20 ans et qui pourrait aider à une paix plus générale en Afrique du nord-est.

Les dirigeants éthiopien et érythréen Abiy Ahmed et Isaias Afwerki

Les racines du conflit

Le conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée est complexe et puise ses sources dès le XIXème siècle. Après une période de violence durant laquelle l’Afrique du nord-est était ravagée par les guerres locales, plusieurs négus (titre de noblesse éthiopien) entreprennent de réunifier l’ancien empire dont ils s’estiment héritiers. Tewodros II, Yohannes IV puis Menelik Ier reconquièrent ainsi certaines provinces historiques, mais l’une d’entre elle fait exception, le nord de la région du Tigray, aujourd’hui en Érythrée (tandis que le sud est en Éthiopie). Cette région était également revendiquée par l’Egypte qui conquérait le Soudan, avant que les Italiens n’aient leurs propres ambitions et n’en fassent leur protectorat. L’Érythrée connait ainsi un développement indépendant de l’Éthiopie, mais les élites éthiopiennes gardent l’idée de reprendre cette région qu’ils estiment être leur.

Après la chute de l’Italie fasciste en Afrique orientale, le Royaume-Uni administre l’Érythrée qui est rapidement rattaché à l’Éthiopie en accord avec le droit international. L’Érythrée doit toutefois avoir sa propre Constitution et son autonomie. Mais dès 1955, celles-ci sont totalement bafouées et l’Érythrée devient une simple province éthiopienne. Un mouvement irrédentiste se développe alors, prenant plusieurs formes, tiers-mondiste et pro-arabe avec le Front de Libération de l’Érythrée, puis communiste avec le Front Populaire de Libération de l’Érythrée. Des années 1960 aux années 1990, l’Érythrée est le théâtre d’insurrections, avec le soutien notamment du Soudan (que l’Éthiopie cherche également à déstabiliser en soutenant les groupes séparatistes appelés Anyanya).

D’autres mouvements régionaux apparaissent en Éthiopie contre le négus Haile Selassie, chez les Somalis de l’Ogaden, les Oromos et les Tigrayens. L’empereur est renversé par un coup d’Etat et Mengitsu Haile Mariam prend le pouvoir dès 1974, mais se heurte aux mêmes problèmes. S’il gagne la guerre contre la Somalie de 1977 grâce au soutien soviétique, il ne peut résister à un risque d’éclatement de son empire et doit quitter le pouvoir en 1991. Les nouvelles élites sont alors tigrayennes, du Front Populaire de Libération du Tigray (Éthiopie) et du Front Populaire de Libération de l’Érythrée (Érythrée).

De la séparation à la guerre

La sécession de l’Érythrée est alors inéluctable, la guérilla contrôlant l’ensemble du territoire. Toutefois, les incompréhensions sont nombreuses : l’Érythrée s’estime le vainqueur légitime de la guerre et son droit est donc acquis par la force. Les nouvelles élites éthiopiennes considèrent plutôt que le nouveau régime qu’elles mettent en place donne son droit à la sécession à l’Érythrée.

Dans un premier temps, l’entente est excellente entre les deux partis, renforçant la coopération économique malgré l’indépendance érythréenne qui est proclamée en 1993. Cependant, les relations se détériorent rapidement, et une guerre éclate en 1998 quant au tracé de la frontière. Si pour les Érythréens la frontière est celle héritée de la colonisation italienne, l’Éthiopie considère qu’il n’y a jamais eu de tracé clairement défini, et de fait l’Italie ne contrôlait que difficilement les périphéries de sa colonie. Le fait que les populations tigrayennes soient les mêmes de part et d’autre de la zone contestée renforce la difficulté pour trouver une solution. L’armée éthiopienne, qui n’avait pas pu vaincre la guérilla érythréenne, parvient à gagner cette guerre locale, tout en asphyxiant économiquement l’Érythrée. C’est donc un traumatisme pour le nouvel Etat, qui garde des conflits territoriaux avec son voisin du sud, mais aussi avec le Soudan (qui s’est depuis rapproché d’Addis Abeba) et avec le Yémen. Une commission des Nations Unies a tranché sur le tracé de la frontière érythréenne-éthiopienne en faveur d’Asmara, mais l’Éthiopie a jusque là toujours refusé de reconnaître cette décision.

Une paix bienvenue

Malgré une démocratisation réelle comparée aux régimes précédents, l’Éthiopie garde un régime autoritaire où les forces militaires ont un pouvoir réel. La persécution des Oromos, mais aussi des Amharas (qui sont pourtant majoritaires) a refait surface lorsque le coureur olympique Feyisa Lilesa franchit la ligne d’arrivée aux Jeux Olympiques de 2016 en croisant les mains, symbolisant la répression en Éthiopie. C’est dans un contexte de grandes manifestations et de nouvelle instabilité politique qu’émerge un jeune leader issu de la coalition au pouvoir depuis 1991, Abiy Ahmed. Premier ministre depuis le 2 avril 2018, comparé parfois à Emmanuel Macron et Justin Trudeau, premier dirigeant oromo du pays, il est réformateur et a bénéficié d’un papier plutôt élogieux dans le Financial Times. Il est le principal architecte de la réconciliation avec l’Érythrée, qui a été signée malgré des réticences d’une partie de l’armée.

Pour l’Éthiopie comme pour le régime autoritaire d’Érythrée, isolé sur la scène internationale, cette réconciliation pourrait permettre un renouveau dans les politiques internes, et peut être une limitation du rôle de l’armée, même si cela semble hautement improbable à court terme. Sur la politique extérieure, le changement est également important : l’Éthiopie et l’Érythrée sont les deux seuls Etats stables (internationalement reconnus) avec Djibouti dans une région où les conflits sont nombreux. Mettre fin à une politique de confrontation, de déstabilisation des voisins et de rivalité, pour favoriser la coopération pourrait servir d’exemple pour des solutions en Somalie ou au Soudan du Sud. Pour l’instant, la réconciliation des deux pays semble fonctionner, comme en témoigne la visite du dirigeant érythréen Isaias Afwerki à Addis Abeba et la ré-ouverture de l’ambassade érythréenne après 25 ans de fermeture. Toutefois, les obstacles restent nombreux entre les deux Etats fortement militarisés tant dans les discours que dans les moyens.

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