Les enjeux du rapprochement entre l'Ethiopie, l’Érythrée et la Somalie - Les Yeux du Monde

Les enjeux du rapprochement entre l’Ethiopie, l’Érythrée et la Somalie

Vendredi 9 novembre, une rencontre a eu lieu entre les chefs d’Etat d’Ethiopie, de Somalie et d’Érythrée. Une véritable coopération semble commencer à prendre forme entre les Etats de la Corne d’Afrique.

Des rivalités nombreuses

Abiy Ahmed et Isaias Afwerki signent la fin du conflit entre Ethiopie et Erythrée

Il y a quelques années – sinon quelques mois- , cette scène aurait semblé impossible : les dirigeants éthiopien, érythréen et somalien qui se rencontrent pour parler de coopération. Depuis les années 60, ces pays ont plutôt cherché à se déstabiliser mutuellement.

La Somalie a longtemps revendiqué le territoire de l’Ogaden, peuplé de Somalis, dans le désert oriental d’Ethiopie. Après la chute du Négus Haile Selassie, une guerre éclate entre les deux Etats en 1977-1978, où la Somalie semblait porter le coup de grâce à un vieil empire éthiopien en voie d’implosion. Si c’est finalement une défaite somalienne, l’insurrection d’Ogaden continue. Dans le même temps, le pouvoir d’Addis Abeba faisait face à d’autres conflits intérieurs, en Érythrée (qui était alors une province d’Ethiopie), au Tigré ou encore en Oromia. En retour, Addis Abeba soutenait les groupes armés hostiles au pouvoir de Mogadiscio, notamment aux tribus Ishaak dans le nord-ouest, actuel Somaliland.

En 1991, le pouvoir militaire marxiste de Mengistu Haile Mariam tombe en Ethiopie, « libérée » par deux groupes armés : le Front Populaire de Libération de l’Érythrée et le Front de Libération des Peuples du Tigré. Ces deux groupes étaient composés principalement de Tigréens, les premiers voulant l’indépendance de l’Érythrée, les seconds voulant rester éthiopiens tout en prenant le pouvoir. Si l’indépendance de l’Érythrée n’a pas posé de problèmes majeurs à la nouvelle Ethiopie, le tracé des frontières et les incompréhensions mutuelles ont amené à une guerre entre les deux Etats en 1998. Dans le même temps, la Somalie sombrait dans le chaos total. Conflits et revendications territoriales, guerres par procuration sur le terrain somalien, rapprochement entre l’Ethiopie et le Soudan contre l’Érythrée, implosion de la Somalie dominée par la milice Harakat Al Shabab, conflits politiques et sociaux entre les différents peuples d’Ethiopie, dictature fermée sur elle-même à Asmara… la Corne d’Afrique ne semblait pas prendre le chemin de la paix.

Abiy Ahmed, symbole d’un Ethiopie nouvelle

En avril 2018, Abiy Ahmed devient le nouveau Premier Ministre d’une Ethiopie où la répression politique semble mener le pays vers la crise. Premier chef d’Etat Oromo (ethnie majoritaire en Ethiopie) du pays, Abiy Ahmed a mené une véritable politique de démocratisation. C’est sous son mandat que pour la première fois, une femme, Sahle-Work Zewde, devient Présidente de la République démocratique fédérale d’Ethiopie. Abiy Ahmed nomme également un gouvernement où la parité est totale entre hommes et femmes. Sur le plan politique, Abiy Ahmed met fin à deux conflits majeurs dans son pays : celui avec le Front de Libération Oromo et celui avec le Front National de Libération de l’Ogaden.

Sur le plan international, le changement est tout aussi radical. Abiy Ahmed relance le dialogue avec l’Érythrée, avec qui il signe la paix. La liaison aérienne est rétablie et les chefs d’Etat se rencontrent dans les deux pays. Le dialogue avec les autorités de Somalie reprend également. Après plus de 40 ans de fermeture, la compagnie aérienne Ethiopian Airlines a inauguré son premier vol vers Mogadiscio le 9 novembre. Un rapprochement politique, mais aussi une preuve de la relative sécurité du pays. Relative car deux jours plus tard, un attentat a fait plus de cinquante morts dans la capitale somalienne. Toutefois, cette liaison aérienne permettra probablement de relancer les échanges économiques entre Ethiopie et Somalie. Enfin, l’Ethiopie, avec les autres Etats de la région, tente d’influer pour mettre un terme au conflit sud-soudanais – un accord de paix a été signé le 12 septembre à Addis Abeba.

Des conflits toujours en suspens

S’il ne faut pas prendre les grands rapprochements pour une réussite totale et irréversible, force est de constater le contraste entre les décennies de conflits, et les réconciliations qui se succèdent dans la région en si peu de temps. La coopération régionale pourrait permettre d’assurer la sécurité (piraterie, crise du Yémen et en Somalie) et une politique de développement local (favoriser le transit de marchandises en ouvrant les frontières).

Toutefois, il reste de nombreuses crises locales. Abiy Ahmed ne s’est pas fait que des amis dans le régime militaire d’Ethiopie, et il semblerait qu’il y ait déjà eu une tentative de coup d’Etat contre lui. L’ouverture avec l’Érythrée n’a apparemment pas amené d’ouverture politique du pays. Si le gouvernement somalien reprend difficilement le contrôle de territoires au sud du pays, la question du Somaliland – qui assure sa propre sécurité et a proclamé son indépendance – et les guerres locales avec le Puntland ne permettent pas de penser à un pays stable et réunifié dans un futur proche. Les rivalités entre grandes puissances peuvent également influer sur la suite des événements. Les défis restent donc nombreux dans la Corne de l’Afrique.

Bibliographie

DECRAENE P., L’expérience socialiste somalienne

NJOKU R., The History of Somalia

REID R. , Frontiers of violence in North-East Africa

RENDERS M., Consider Somaliland

About Thomas CIBOULET

One comment

  1. super article juste à préciser la somalie n’existe que dans les médias sur le terrain le peuple et les maires ou gouverneurs des régions se débrouillent comme ils peuvent. Les nations unies n’ont que le président et les médias pour faire croire au monde que la somalie est un pays.

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