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Le temps des crises ? Le Sri Lanka à l’ombre de la Chine (4/4)

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La crise économique sri-lankaise de 2021, ainsi que la politique de rapprochement entreprise par l’île et son voisin indien, semblent distendre les liens étroits qui unissaient Pékin à Colombo.

La crise de la dette

Des manifestants sri-lankais devant le parlement du Sri Lanka à Colombo en 2022, lors de l'une grave crise politique
Manifestants sri-lankais devant le Parlement, à Colombo, en 2022. © Wikimedia Commons

Le 1er septembre 2021, le président Gotabaya Rajapaksa (2019-2022) déclare l’état d’urgence économique au Sri Lanka, sur fond de dépréciation de la monnaie, d’épuisement des réserves de change et de la hausse du coût de la vie. Cette crise de l’économie sri-lankaise trouve ses racines dans plusieurs événements plus ou moins anciens : la sécheresse de 2017, les attentats du dimanche de Pâques de 2019 et les baisses d’impôts cette même année durant, la crise sanitaire de 2020. Autre grand responsable, les dettes contractées par le pays depuis le début des années 2000 auprès d’organisations multilatérales (Banque mondiale, Banque asiatique de développement) et de pays, au premier rang desquels la Chine, en raison des nombreux emprunts réalisés par Colombo auprès de Pékin pour la construction d’infrastructures au tournant des années 2010.

La situation économique du Sri Lanka devient toutefois si précaire que le 12 avril 2022, le pays doit suspendre ses payements aux créanciers bilatéraux et commerciaux. Pékin a une part de responsabilité importante dans l’émergence de cette crise, elle a accordé au Sri Lanka de nombreux prêts à des taux élevés pour construire des infrastructures économiquement peu viables, et a refusé, jusqu’en 2022, d’offrir une reconstruction profonde de la dette contractée par l’île, ce qui a ralenti la signature d’un accord entre cette dernière et le Fonds monétaire international (FMI) afin de trouver une sortie de crise. Toutefois, il serait insensé de parler d’un quelconque « piège de la dette », car la Chine n’a jamais dissimulé de clauses dans le conditionnement de ses prêts au Sri Lanka, la crise de la dette résulte davantage des mauvais choix politiques et économiques entrepris par Colombo avec cet argent.

Des « éléphants blancs » dans la tourmente

Les nombreux prêts chinois octroyés ont pour la grande majorité d’entre eux été éclaboussés par des affaires de corruption, et de détournements d’argent, auxquelles s’ajoute un fort mécontentement social lié à la faible rentabilité des infrastructures construites avec cet argent. Ainsi, des enquêtes de plusieurs médias sri-lankais et internationaux pointent du doigt le port de Hambantota, où des proches de Mahinda Rajapaksa (2005-2015), alors président, auraient en réalité détourné plusieurs centaines de millions de dollars destinés à sa construction. Cette infrastructure cristallise les tensions liées à la présence chinoise sur l’île : à l’annonce de la cession du port à une entreprise chinoise en 2017 pour 99 années, un nombre important de Sri-lankais avaient publiquement manifesté dans les journaux et à proximité du port, une partie d’entre eux s’y infiltrant même pour saboter les équipements.

Outre le port de Hambantota, de nombreux Sri-lankais reprochent à leurs dirigeants et à la Chine d’avoir investi dans des « éléphants blancs », surnom donné aux infrastructures à faible rentabilité comme le port de Hambantota, l’aéroport de Mattala, le Mahinda Rajapaksa international cricket stadium ou le projet Colombo Port City. Les échecs de ces infrastructures furent parmi les principaux éléments déclencheurs des manifestations de mars 2022 au Sri Lanka qui entraînèrent la démission du président Gotabaya Rajapaksa quatre mois plus tard.

Le rapprochement indo-sri-lankais

L’escale d’un sous marin de guerre chinois à Colombo en 2014, la cession du port de Hambantota à China Merchants Port en 2017 ou la crise économique sri-lankaise à partir de 2021 sont autant d’événements qui ont sorti l’Inde de sa torpeur vis-à-vis de l’influence de Pékin au Sri Lanka. Aspirant à devenir la superpuissance de l’océan Indien, le pays de Narendra Modi entend regagner en influence chez son voisin sri-lankais, dont les côtes ne se situent qu’à une cinquantaine de kilomètres. Cette politique de rapprochement a franchi un pas le 4 avril 2025. Le président Anura Kumara Dissanayaka a reçu au Sri Lanka le Premier ministre indien, ce dernier devenant le premier dirigeant étranger à effectuer une visite d’État sur l’île depuis la prise de fonction de M. Dissanayaka en septembre 2024.

Au cours de ces trois jours de rencontre, les dirigeants indien et sri-lankais ont signé de nombreux accords dans des domaines stratégiques comme l’énergie ou la défense, avec notamment la formation de soldats sri-lankais en Inde, et une collaboration plus étroite des services de renseignement. Plus important encore aux yeux de Delhi, Anura Kumara Dissanayaka a réitéré la promesse suivante: « il ne sera jamais permis à quiconque de se servir du territoire sri-lankais pour menacer l’Inde », allusion à peine voilée aux craintes indiennes de voir le Sri Lanka devenir un avant-poste chinois en Asie du Sud.

Colombo avait en effet déjà pris un moratoire d’un an en janvier 2024 qui interdisait l’accostage de navires de recherche sur l’île pour rassurer l’Inde après l’épisode du « Yuan Wuang 5 », navire de recherche chinois qui a mouillé au port de Hambantota en août 2022, mais que New Delhi considère comme un navire espion.

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