La diplomatie internationale au défi de l’affaire Khashoggi - Les Yeux du Monde

La diplomatie internationale au défi de l’affaire Khashoggi

Depuis l’ouverture d’une enquête turque à la suite de la disparition de Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul, les révélations se multiplient sur le sort qui a été réservé à l’éditorialiste du Washington Post. Au-delà des dérives du pouvoir saoudien, c’est le système de valeurs démocratiques occidentales qui est désormais mis à l’épreuve.

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Après avoir affirmé que Jamal Khashoggi était ressorti libre du consulat d’Istanbul le 2 octobre 2018, l’Arabie Saoudite a finalement reconnu la mort du journaliste le 20 octobre dernier, invoquant un interrogatoire qui aurait mal tourné. Ce dénouement semblait pourtant inévitable, alors que l’étau ne faisait que se resserrer autour de la pétromonarchie après les révélations faites par différents journaux à la suite des investigations menées par la Turquie. C’est notamment le Middle East Eye qui a révélé en détails le sort macabre qu’aurait connu M. Khashoggi, grâce à des enregistrements de l’événement qu’il a pu se procurer auprès des autorités turques.

Le royaume saoudien se trouve aujourd’hui dans une posture très délicate, Mohammed Ben Salman en première ligne. Rien ne semblait pouvoir atteindre le fils du roi Salman, propulsé au rang de prince héritier en l’espace de quelques années. Pourtant, le faisceau de preuves porte à croire que c’est un commando envoyé par ses ordres qui aurait commandité l’assassinat du journaliste. Depuis, le palais saoudien multiplie les communiqués et les explications pour tenter de justifier ce qui est arrivé, tout en dédouanant d’une quelconque responsabilité son prince héritier. Le ministère des Affaires étrangères a, par ailleurs, indiqué avoir identifié et arrêté l’équipe des quinze commanditaires présumés qui aurait conduit l’interrogatoire mortel. Le ministre est même allé jusqu’à reconnaitre « une erreur monumentale ». Une telle prise de position est rare pour la monarchie, mais cela ne suffira certainement pas à apaiser les tensions.

La crise diplomatique est donc belle et bien entamée. Les pays membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) font, sans surprise, bloc derrière le royaume wahhabite. Ses alliés occidentaux eux, peuvent difficilement se satisfaire des explications pleines de contradictions données par les autorités saoudiennes, pas au prix du système de valeurs démocratiques que des pays comme la France, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne sont censés garantir. Cependant, aucun de ces Etats ne peut aussi véritablement se permettre de rompre toutes relations diplomatiques avec l’Arabie Saoudite. Les enjeux économiques, notamment sous la forme de contrats d’armements, sont en effet bien trop importants. De plus, le royaume reste un interlocuteur de taille dans un Moyen-Orient complètement déstabilisé.

Paris, Londres et Berlin ont, dans un communiqué commun en date du 21 octobre, réaffirmé l’urgence de clarifier la situation grâce à une enquête approfondie sur ce qui s’est réellement passé. Les États-Unis sont eux dans une position encore plus délicate. Après avoir dans un premier temps salué les avancées faites par Riyad et considéré leur version comme « plausible », Donald Trump soutient désormais qu’il y a eu « tromperies et mensonges ». Alors que la CIA est très certainement en possession des enregistrements faits au consulat, et à l’approche des élections de mi-mandat, le président américain ne peut vraisemblablement pas prendre le risque d’être à nouveau accusé de collusion avec un autre pays.

Cette disparition tragique met ainsi aujourd’hui au défi tout le système de la diplomatie internationale, de ses aspects les plus vertueux, à ses côtés les plus obscurs.

Politique étrangère et limites du système de valeurs démocratiques  

Cette affaire est devenue un scandale international grâce à la médiatisation qui a été faite autour de la disparition du journaliste affilié au Washington Post, mais qui a été surtout proche d’un ancien chef des renseignements saoudiens et un opposant internationalement reconnu . Pourtant, le meurtre de Jamal Khashoggi n’est que la partie la plus visible d’un système ultra répressif contre toute forme de contestation en Arabie Saoudite. Dans un autre registre, l’affaire Skipral prenait aussi toutes les allures d’un scandale d’Etat, sans que la preuve d’une implication de la Russie ne puisse être encore correctement établie. De même, la guerre qui sévit au Yémen, menée par la coalition saoudienne depuis maintenant quatre ans, dans une indifférence quasi-générale, en est encore un autre exemple à grande échelle.

On peut raisonnablement considérer que cette crise est révélatrice des limites diplomatiques que peuvent entretenir les démocraties occidentales dans leurs relations avec des pays autocratiques et ultra-conservateurs comme l’Arabie Saoudite. Ce n’est pourtant pas une surprise puisque les modèles sociétaux sont à la base incompatibles, même si cela n’empêche pas d’entretenir des relations fructueuses, notamment sur le plan économique et sur le plan de la coopération militaire. Pour autant, la monarchie wahhabite a été construite sur un système de valeurs dominé au premier plan par une idéologie religieuse rigoriste, qui ne peut donc logiquement pas embrasser le système des libertés et des droits de l’Homme prôné par les pays occidentaux. Toute cette contradiction est encore plus exacerbée par une certaine volonté de modernisation du pouvoir en place, mais qui montre d’elle même ses propres limites.

Il reste cependant intéressant de se demander qui a le plus à perdre dans cette crise, au-delà, bien sûr, de la famille qui doit faire son deuil.  Est-ce qu’elle va être à l’origine d’un sursaut du gouvernement saoudien quant à la nécessité de changer certaines pratiques ? Rien n’est moins certain. Du reste, l’Arabie Saoudite peut-elle aussi réellement se permettre de protéger son prince héritier au prix d’un isolement sur la scène internationale ? Mohammed Ben Salman pourrait finir par se retrouver au pied du mur. Enfin, les pays occidentaux sont-ils vraiment prêts à mettre en jeu des engagements économiques de plusieurs milliards, dans une volonté de réaffirmer leur politique de défense des droits de l’Homme ? La balance des deux est certes extrêmement délicate. Des compromis vont logiquement devoir être trouvés par toutes les parties engagées, pour arriver à une sortie une crise qui ne décrédibilise et ne déstabilise ni l’Arabie Saoudite, ni l’ensemble du système international.

Dans cette affaire, et quels que soient les responsables, l’Arabie Saoudite n’avait très certainement pas anticipé la réaction des autorités turques. Bien que le président turc semble vouloir ménager son allié saoudien, la prochaine étape sera de découvrir quelle stratégie le président Erdogan décidera d’adopter à la suite des investigations menées, puisque que c’est très certainement lui qui a le plus de cartes en mains.

Sources :

https://www.lemonde.fr/international/article/2018/10/22/de-la-disparition-a-la-crise-diplomatique-l-affaire-khashoggi-en-quatre-dates_5373008_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2018/10/22/affaire-khashoggi-la-version-de-riyad-ne-convainc-pas_5372852_3210.html?xtmc=khashoggi&xtcr=3?xtmc=khashoggi&xtcr=3

https://www.franceinter.fr/monde/affaire-khashoggi-le-monde-arabe-fait-bloc-autour-de-l-arabie-saoudite

https://www.middleeasteye.net/fr/reportages/exclusif-les-d-tails-du-meurtre-de-jamal-khashoggi-2081680816

 

About Eva Martinelli

Diplômée en Master 2 Relations Internationales spécialité sécurité défense à l'Université de Grenoble. Passionnée par les enjeux géopolitiques de la Péninsule Arabique et travaillant plus particulièrement sur les enjeux du conflit Yéménite.

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