Accès Maritime : Nouvelles tensions entre la Bolivie et le Chili

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Ce mardi 21 mars 2017, la Bolivie a déposé son dossier à la Cour Internationale de Justice de la Haye concernant sa demande d’accès maritime contre le Chili. Ce nouvel épisode dans la procédure juridique qui oppose les deux pays andins a, une fois de plus, été l’occasion d’un accroissement des tensions des deux côtés de la Cordillère des Andes.

Station du train Arica – La Paz, à Arica, laissée à l’abandon.

Le conflit opposant la Bolivie à son voisin Chilien remonte au XIXe siècle et la Guerre du Pacifique (1879-1883). À la suite d’un différend concernant la taxation des entreprises exploitant les nitrates sur le sol bolivien, le Chili – estimant que la Bolivie ne remplissait pas les obligations datant du traité signé entre les deux pays en 1874 – envahit le port d’Antofagasta. Malgré l’entrée en guerre du Pérou, lié par un traité de défense mutuelle avec la Bolivie, le Chili domina ses deux rivaux andins et s’appropria d’immenses territoires dans le désert d’Atacama. La Bolivie perdit à cette occasion son unique accès à l’Océan Pacifique, tandis que le Pérou perdit les provinces de Tarapacá, Arica et Tacna (avant de récupérer Tacna en 1929). En 1904, vingt ans après la fin de la guerre la Bolivie et le Chili signèrent enfin un traité de paix, entérinant la souveraineté de ce dernier sur les provinces acquises, avec en contrepartie la création d’un chemin de fer reliant le port d’Arica à la Paz permettant d’offrir un débouché aux exportations boliviennes.

Néanmoins, en dépit de cet accord la Bolivie n’a jamais renoncé à retrouver un accès maritime, étant devenue le seul pays enclavé du continent américain avec le Paraguay. Dès 1920, elle tenta sans succès d’imposer une révision du traité dans le cadre de la Société des Nations. Par la suite, les relations entre les deux voisins seront rompues en 1962, avant qu’Augusto Pinochet n’entame en 1975 des négociations avec son homologue Hugo Banzer, une fois de plus sans succès. Les relations diplomatiques entre les deux pays sont rompues depuis cette époque, mais l’arrivée d’Evo Morales à la tête du pays altiplanique changea radicalement la donne marquant un retour de la « question du Pacifique ». Ainsi, en 2006 il ouvre un agenda en 13 points avec la présidente Michele Bachelet, parmi lesquels doit être discuté l’accès maritime de la Bolivie et en 2008 la réforme de la Constitution de la Bolivie entérine le caractère irrévocable de la revendication d’un espace maritime. Face à l’échec d’avancées sur ce dossier, la Bolivie saisit finalement la Cour Internationale de Justice de la Haye en 2013 pour obliger le Chili à négocier “de bonne foi”.

La perspective de la remise du dossier bolivien devant la CIJ n’est donc qu’une étape de ce long processus juridique, qui a cependant ravivé les tensions nationalistes entre ces deux pays. Quelques jours auparavant en effet, le drapeau bolivien a été retiré de la ville d’Antofagasta et neuf fonctionnaires boliviens (2 militaires et 7 douaniers) furent arrêtés à la frontière par les autorités chiliennes, accusés de contrebande en territoire chilien, ce qui a considérablement irrité le gouvernement d’Evo Morales. Le contenu dudit document n’est pas public, mais les autorités boliviennes ont affirmé qu’il contenait des arguments (économiques, juridiques et historiques) démontrant le non-respect des engagements pris par le Chili dans cette affaire. Pour La Paz, le traité de 1904 est considéré comme caduque dans la mesure où le chemin de fer entre Arica et La Paz ne fonctionne plus correctement, ayant été endommagé à la suite d’intempéries dans les années 1990. Il est toutefois à noter que plus de 80% des marchandises transitant par le port d’Arica sont des exportations boliviennes.

Le Chili a jusqu’au 21 septembre de cette même année pour remettre sa réponse à la Cour : nul doute que d’ici à cette date il y aura de nouvelles provocations de la part de Santiago et de la Paz. Un point important demeure à souligner : la CIJ ne statuera pas sur la remise d’un territoire souverain à la Bolivie mais déterminera si le Chili sera obligé de négocier avec son voisin andin. On le voit donc, même en cas de victoire diplomatique bolivienne à La Haye, le conflit qui oppose les deux ex-belligérants est encore (très) loin d’être réglé et continuera d’alimenter le ressentiment palpable entre les populations de ces deux nations.

                   Chronologie                     

1874

Traité Bilatéral entre la Bolivie et le Chili, étabilissant leurs frontières et les modalités d’exploitations du salpêtre (nitrates)

1879

Invasion chilienne du port d’Antofagasta, début de la guerre du Pacifique

1883

Traité d’Ancón entre le Chili et le Pérou, attribuant la région de Tarapacá (Iquique) au Chili et établissant un plébiscite concernant celles d’Arica et Tacna

1904

Traité de Paix et d’Amitié entre la Bolivie et le Chili, entérinant la perte du littoral Pacifique para la Bolivie et la création du chemin de fer Arica – La Paz

1920

Tentative infructueuse de révision du traité para la Bolivie à la SDN.

1962

Rupture des relations diplomatiques Bolivie/Chili

1975

Début de négociations bilatérales entre les deux dictateurs Agusto Pinochet et Hugo Banzer

1978

Nouvelle rupture des relations diplomatiques Bolivie/Chili

2006

Arrivée d’Evo Morales à la présidence de la Bolivie

2008

Réforme de la Constitution en Bolivie

2013

Saisine de la CIJ par la Bolivie concernant son accès au Pacifique

2017

Remise des dossiers de chacune des deux parties auprès de la CIJ

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Lucas MAUBERT

Doctorant en Histoire à l'Université de Tarapacá (Chili). Diplômé de l'IEP de Rennes et de l'Université Rennes 2. Rédacteur pour Les Yeux du Monde depuis 2016.

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