Menaces sur l’amitié indo-bangladaise
Pourtant très proches depuis la guerre d’indépendance du Bangladesh (mars – décembre 1971) au cours de laquelle l’Inde joua un rôle majeur, les relations entre New Delhi et Dacca se sont brutalement refroidies à partir de 2024, sur fond d’accusations d’ingérence indienne, de rivalités religieuses et de l’accueil sur le territoire indien de l’ancienne dirigeante bangladaise Sheikh Hasina.
La déchéance de Sheikh Hasina
Fille de Sheikh Mujibur Rahman, considéré comme le père fondateur du Bangladesh, Sheikh Hasina fut la Première ministre du même pays de 1996 à 2001, puis de 2009 à 2024. Au cours de ces cinq mandats, la liberté de la presse et la liberté d’expression connaissent un important recul, tout comme la démocratie, au point que les partis d’opposition boycottent les élections législatives de 2014 et de 2024. Ces derniers accusent la ligue Awami, le parti de Sheikh Hasina, d’arrêter arbitrairement les opposants politiques et de manipuler les scrutins électoraux, grâce à l’appui de l’Inde. Surtout, Sheikh Hasina réprime violemment en juillet et août 2024, un mouvement étudiant opposé à la suppression des quotas pour les emplois de la fonction publique destinés aux étudiants, causant la mort de plus de 1400 manifestants selon l’Organisation des Nations Unies.
La fuite en Inde

Sa résidence prise d’assaut par les manifestants le 5 août 2024, la Première ministre bangladaise et plusieurs hauts cadres de la ligue Awami fuient en hélicoptère vers l’Inde qui les accueille. En effet, Sheikh Hasina est très proche de ce pays qui l’avait recueillie après le massacre d’une grande partie de sa famille en 1975, et à propos duquel elle avait tenu ces propos lors de sa réélection en janvier 2024 : “Nous sommes très chanceux, l’Inde est notre plus grand ami. Lors de la guerre d’indépendance du Bangladesh, ils nous ont soutenus. Après les événements de 1975, quand nous avons perdu toute notre famille, ils nous ont offert leur protection. Nos meilleurs vœux donc au peuple indien”.
Or, le 17 novembre 2025, le tribunal spécial de Dacca condamne par contumace l’ancienne dirigeante à la peine de mort, suivant la réquisition du procureur général Tajul Islam qui avait déclaré: “Pour un simple meurtre, la peine de mort prévaut. Pour 1 400 meurtres, elle la mérite 1 400 fois”. Le Bangladesh formule auprès de l’Inde une demande d’extradition, en vertu de l’accord d’extradition signé par ces deux pays en 2013. New Delhi n’a jamais donné suite à la demande, et Sheikh Hasina continue de s’exprimer depuis le territoire indien sur la situation politique au Bangladesh, donnant lieu à une profonde crise diplomatique entre New Delhi et Dacca. Le nouveau gouvernement bangladais accuse en effet Sheikh Hasina d’exacerber depuis l’Inde les divisions politiques dans l’ancien Pakistan oriental et réclame son extradition.
Tensions religieuses et ingérences indiennes supposées au Bangladesh
Si la protection offerte par New Delhi à Sheikh Hasina reste le principal point de friction entre l’Inde et le Bangladesh, il n’est pas le seul. En effet, les minorités religieuses du Bangladesh, au premier rang desquelles la minorité hindoue, sont régulièrement prises à partie par des groupes nationalistes bangladais qui y voient là des alliés de l’Inde. Ces agressions, parfois extrêmement violentes, comme lors du lynchage en décembre 2025 d’un ouvrier hindou accusé de blasphème, provoquent l’ire de New Delhi et des organisations nationalistes indiennes. L’une d’entre elles, Vishva Hindu Parishad, a, en réponse au lynchage, violemment manifesté devant le haut-commissariat du Bangladesh à Bombay, ses membres essayant même de forcer l’enceinte du site, ce qui a entrainé d’importants heurts avec la police.
Autre pomme de la discorde entre les deux pays, les supposées ingérences de l’Inde au Bangladesh lors des élections législatives de 2024 qui ont porté au pouvoir Sheikh Hasina pour un quatrième mandat consécutif. Surtout, le Bangladesh soupçonne l’Inde d’avoir joué un rôle dans l’assassinat de Sharif Osman Hadi, figure du mouvement étudiant d’août 2024, abattu en pleine rue d’une balle dans la tête le 18 décembre, alors qu’il faisait compagne pour les législatives bangladaises. Détracteur de l’Inde et de Sheikh Hasina, son organisation Inqilab Moncha lui a rendu hommage dans un message marqué par un profond ressentiment vis-à-vis de l’Inde: “Dans la lutte contre l’hégémonie indienne, Allah a accepté le grand révolutionnaire Osman Hadi comme martyr“, d’autant plus que ses meurtriers présumés auraient fui en territoire indien.
L’ombre de la Chine et du Pakistan
Longtemps érigé comme un symbole de réussite de la politique indienne “India’s neighborhood first”, la relation indo-bangladaise souffre aujourd’hui des différends entre les deux pays, notamment au sujet de la Chine qui profite de cet affaiblissement pour avancer ses pions dans le golfe du Bengale. Déjà présent au Bangladesh dans le cadre de ses Nouvelles routes de la soie, Pékin a signé un accord avec le gouvernement bangladais pour construire une usine d’assemblage de drones sur une base militaire du Bangladesh située à une quinzaine de kilomètres de la frontière avec l’Inde, au grand mécontentement de cette dernière. Cette présence chinoise, également marquée au Sri Lanka et au Pakistan, fait craindre à l’Inde de se retrouver pris en étau par ses voisins.
En effet, le Pakistan, soutenu par la Chine lors de son récent conflit avec l’Inde en mai 2025, a entrepris un rapprochement diplomatique avec le Bangladesh depuis le départ de Sheikh Hasina. Les deux anciens ennemis ont rouvert des liaisons aériennes entre les aéroports de Dacca et Karachi, et espèrent faire de même pour les liaisons maritimes. Au-delà de ces efforts, le Pakistan et le Bangladesh souhaitent également renforcer leurs liens dans le domaine militaire, de hauts gradés des deux pays se sont rencontrés à Islamabad en janvier 2026.
Pour ces raisons, l’Inde a décidé de réduire de moitié l’aide financière qu’elle accorde, pour l’année 2026, à son voisin oriental. Toutefois, les relations avec le Bangladesh n’en sont pas à un point de non retour, en témoigne l’accord d’une livraison indienne de 50 000 tonnes métriques de diesel signé en mars 2026 par les deux pays, pour atténuer la pénurie au Bangladesh suite aux récents événements au Moyen-Orient.


