La Russie entre deux mondes – Hélène Carrère d’Encausse – Fiche de lecture

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« Faut-il encore craindre la Russie ? »

Fayard, 2010, 239 pages.

AUTEUR : Hélène Carrère d’Encausse.

Née à Paris en 1929, elle est spécialiste de la Russie dont certains de ces ancêtres sont originaires, et est admise, en 1990, à l’Académie française, où elle devient Secrétaire perpétuel en 1999. Soviétologue reconnue, elle écrit depuis les années 1970 de nombreux ouvrages sur l’URSS et la Russie.

OBJET :

Hélène Carrère d’Encausse cherche dans cet ouvrage a montré l’évolution de la Russie depuis 1991 : son rapprochement difficile avec l’Europe, son attirance pour l’Asie, ses défis internes et sa vision du monde extérieur.

QUATRIEME DE COUVERTURE :

1991 : liquidant de son propre chef l’Empire soviétique et le système communiste, Boris Eltsine croit avoir payé le prix de la modernité et attend que l’Europe l’accueille à bras ouverts. Vingt ans plus tard, que reste-t-il de cette illusion ?

Hélène Carrère d’Encausse montre ici la somme des malentendus, soupçons, épreuves de force, occasions manquées entre le pouvoir russe – auquel Poutine a rendu puissance extérieure et fierté intérieure – et les Occidentaux. Sa grande originalité est de ne pas se contenter de nous présenter la Russie ” entre deux mondes “, mais aussi ” le monde vu de Russie “.

Une Russie confrontée à des problèmes immenses – démographie en chute, corruption galopante, terrorisme… – qui mise sur sa force extérieure. Mais elle rencontre partout la puissance américaine, acharnée à l’écarter du ” grand jeu énergétique et à la remplacer dans sa ” zone d’intérêts “.

Quelle vision sous-tend aujourd’hui la stratégie russe ? Asiatique ? Démocratique et européenne ? Ou passerelle entre les deux mondes ?

RESUME :

Introduction :

Si en 1991, l’URSS disparaît et laisse place à une nouvelle Russie, la suspicion de la communauté internationale à l’égard de cette dernière reste entière, héritière de l’ancien Empire. Le communisme a-t-il vraiment disparu dans ce pays, le plus grand du monde ? En outre, la Russie est-elle vraiment européenne ? Peut-elle, comme l’Europe, se développer, ou est-elle vouée à voir le passé bégayer et les problèmes se succéder ? Aujourd’hui, avec Poutine à sa tête, la Russie retrouve de sa superbe.

Ainsi, « faut-il encore craindre la Russie ? », se demande Hélène Carrère d’Encausse.

La Russie en quête d’elle-même

Le 12 juin 1991, Boris Eltsine est élu Président de la République de Russie, deux mois avant de contrecarrer le putsch, et devient alors l’homme fort d’une Russie en décomposition mais sur la voie du progrès et de l’affirmation de son être. « Thérapie de choc » et démocratie doivent alors permettre à la Russie de mettre fin au communisme, tandis que le reste du monde reste spectateur de ces transformations et n’apportent pas son aide à la jeune Russie dont les piliers de la puissance (administration, armée) s’érodent. Mais la difficile entente russo-américaine, du fait notamment de l’élargissement de l’OTAN, rend le rapprochement avec l’Occident d’autant plus ardu.

Dans le même temps, les relations russo-chinoises se réchauffent : en 1993, la Chine (en proie à des problèmes de minorités) soutient l’intervention russe en Tchétchénie, puis signe avec la Russie des traités établissant les limites territoriales entre les deux pays qui participent dès 1996 au Groupe de Shanghai. Pourtant, la Russie reste un partenaire mineur dans le développement chinois, et la population russe s’inquiète de l’immigration chinoise dans leur pays. Ailleurs en Asie, la Russie peine à s’imposer en Inde et ne parvient pas à dépasser le contentieux avec le Japon qui souhaite toujours récupérer les îles Kouriles.

Eltsine réélu en 1996, la Russie est au plus mal en 1998 suite à la crise asiatique, tant du point de vue économique, que politique ou social. La constitution du GUAM en 1997 (devenu GUUAM en 1999) affaibli les positions russes dans ses pays, tout comme dans les Balkans où les Etats-Unis se passèrent de l’aval russe pour bombarder Belgrade en 1998, tandis que la présence américaine s’intensifie en Asie centrale.

Malade, Eltsine souhaite passer le flambeau à des dirigeants non pervertis par le système communiste. En 1999, Vladimir Poutine est choisi pour lui succéder. Celui-ci fait preuve d’une volonté de faire et refuse de céder du terrain dans le Caucase, envoyant l’armée dans le Daghestan avec le soutien de l’opinion publique russe mais montré du doigt par la communauté internationale. Au tournant du siècle, Eltsine passe la main à Poutine : la Russie peut commencer à rêver.

Quelle Russie pour le XXI° siècle ?

Poutine présente tout d’abord à la population la situation désastreuse de la Russie, tranchant avec les discours de l’ère soviétique. Démographiquement, la Russie perd 800 000 âmes par an, la mortalité infantile reste élevée, l’espérance de vie est bien en-deçà de celle des pays développés (inférieure à 60 ans pour les hommes, sujets à l’alcoolisme). Malgré les efforts de la sphère politique russe dans ce domaine, les prévisions restent sombrent.

Mais l’incapacité du gouvernement russe à mettre fin au terrorisme tchétchène inquiète la population. En donnant la responsabilité à la Tchétchénie de l’ordre qui y règne, Poutine parvient cependant à calmer la région. Mais les tensions perdurent dans le Caucase, argument de poids pour renforcer l’autorité et la centralité de Moscou.

De plus, dans les années 2000, le pouvoir russe exerce de multiples pressions sur les grandes fortunes du pays afin qu’elles ne se mêlent pas aux affaires politiques, sans pour autant rompre avec l’économie de marché.

Au final, Poutine a mis en place un régime fort, destiné à unifier le pays et à la moderniser en tirant profit de ses énormes ressources.

La poursuite de l’« Autre »

Dès son accession au pouvoir en 2000, Vladimir Poutine engage un processus de rapprochement avec le monde occidental, notamment l’OTAN et les Etats-Unis (l’« Autre »), devenus superpuissance depuis la chute de l’URSS. Suite aux événements du 11 septembre, la Russie établit une collaboration totale avec les Etats-Unis afin de lutter contre le terrorisme. En 2002, une alliance russo-américaine semble proche, tant le rapprochement est spectaculaire.

Pourtant, l’unilatéralisme affiché par les Américains lors de la guerre en Irak montre à la Russie que celle-ci est négligée par les Etats-Unis. Pire, la Révolution des Roses en Géorgie en 2003 rapproche ce pays de l’OTAN et des Etats-Unis, accusés de vouloir prendre pied dans le Caucase au nez et à la barbe de la puissance russe. La Révolution orange en Ukraine un an plus tard aura un plus grand retentissement encore. Avec les projets américains de contournements de la Russie pour l’acheminement des hydrocarbures russes, la Russie voit désormais les Etats-Unis comme à l’origine d’un complot visant à l’affaiblir.

Le rapprochement avec l’Europe s’est lui aussi avéré difficile : le soutien aux révolutions de couleur et l’élargissement de l’Union Européenne sont notamment des obstacles à l’approfondissement des relations entre Russes et Européens, malgré les déclarations de bonnes intentions de Bruxelles et Moscou. Seules des relations bilatérales d’importance non négligeable avec l’Allemagne, la France ou l’Italie peuvent être constatées.

Mais à l’aube d’un monde multipolaire, si la Russie hésite dans son attitude à adopter (notamment vis-à-vis des Etats-Unis), elle n’en cherche pas moins à se faire une place de choix dans les relations internationales. Se définissant comme un pays eurasiatique, elle développe son influence en Asie, où elle veut être la représentante d’une civilisation européenne.

La CEI : grande famille ? zone d’influence ?

L’URSS disparue, la CEI a remplacé l’Empire. Cette organisation, où la bureaucratie a une place prépondérante, possède néanmoins des organes internes aux missions bien identifiées. Malgré une composition variable et des mésententes entre ces membres, elle aboutit à la création de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) au début des années 2000. Et en dépit d’un intérêt mitigé porté par la Russie à cet « étranger proche », l’implantation américaine dans la zone suite au 11 septembre a depuis accru la volonté russe de porter son influence dans ces ex-Républiques soviétiques. Mais les relations de la Russie avec ces pays sont complexes et distinctes dans chaque cas. Beaucoup d’entre eux posent des barrières quant à l’apprentissage du russe, la langue étant le vecteur principal de la puissance russe, ce que cherche à enrayer Moscou.

L’Union Européenne, elle-aussi, s’intéresse à ces pays, notamment pour des raisons énergétiques, et a donc mis au point une politique de voisinage. La Russie, quant à elle, tolère difficilement de voir son influence supplantée, et cherche à empêcher la réalisation d’une Europe de l’énergie, et ce en développant des relations bilatérales autour des projets North Stream (Allemagne) et South Stream (Italie). Quoiqu’il en soit, les paradoxes dans l’ancien monde soviétique sont nombreux.

Le grand jeu en Asie

Déçue de ses tentatives de rapprochement avec l’Europe puis avec les Etats-Unis, la Russie se cherche une place sur l’échiquier mondial, mais du fait de sa multiculture, elle courre surtout en quête d’une identité nationale qui lui fait défaut.

La fin de l’Empire ayant marqué le recul de la Russie en Europe, celle-ci doit chercher à développer son influence, en tant qu’Etat eurasiatique, en Asie, malgré le fait qu’elle se sente avant tout européenne. Mais la crainte du « péril jaune » chinois pourrait amener la Russie à se tourner plutôt vers l’Inde, voire le monde islamique (surtout l’Iran) ou l’Allemagne. Pourtant la Russie hésite encore entre l’Ouest et l’Asie, mais se définit tout de même comme « puissance euro-asiatique » : si elle se pense occidentale, elle refuse d’y être prisonnière et revendique un rôle en Asie.

La diplomatie russe a ainsi poussé le pays vers un partenariat stratégique avec la Chine, qui reste perçue comme une menace du fait d’une démographie imposante contrastant avec elle, déclinante, de la Russie. En se rapprochant de la Chine, la Russie espère être assez puissante pour résister aux Etats-Unis dans un triangle qui décideraient des affaires du monde. Et cela permettrait également de contrecarrer l’influence chinoise en Sibérie, notamment. Mais la Chine ne semble pas avoir besoin de l’allié russe dont l’obsession reste l’Ouest, même si les relations bilatérales s’approfondissent peu à peu.

Pourtant, malgré les craintes russes quant à l’avenir chinois et à son appétit, le groupe de Shanghai apparaît comme alliance majeure en Asie centrale : mais les Etats-Unis tentent eux aussi d’y étendre leur influence depuis le 11 septembre, provocant un réveil de l’intérêt chinois sur cette région jusque-là sous domination russe. En 2001, ce groupe de Shanghai devient  l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), devant lutter à la fois contre le terrorisme, les séparatismes et l’extrémisme. Inde, Iran, Pakistan et Mongolie en sont désormais membres observateurs.

Dès lors, le projet d’entente entre Russie et Chine apparaît comme susceptible de s’étendre au Japon, offrant là r. le rôle d’arbitre à la puissance russe en Asie, puissance russe qui devient, grâce aux hydrocarbures, un partenaire essentiel en Extrême-Orient. Mais les relations entre Russie et Japon restent tendues, notamment à cause des revendications japonaises sur les Kouriles. Par ailleurs, une relation à trois avec l’Inde n’est pas plus aisée à mettre en place, du fait de divergences entre Inde et Chine, et de l’existence d’un acteur caché, les Etats-Unis, et ce malgré les objectifs affichés en terme de sécurité par les Russes et l’Inde (Afghanistan, Pakistan).

Quoiqu’il en soit, dans les années 2000, la Russie de Poutine a réussi cet exploit d’acquérir une influence majeure en Asie, au moment où les Etats-Unis s’y sont installés et où la Chine connaît un essor économique considérable. Si cela s’est fait au détriment des relations avec l’Europe, la Russie a adopté une attitude pragmatique qui l’a faite se tourner vers un monde en pleine émergence.

L’Orient compliqué

Forte de vingt millions de citoyens musulmans, la Fédération de Russie peut également se prévaloir d’un rôle à jouer au Proche et Moyen-Orient. Ainsi, alors que tout opposait Russie et Turquie, les relations entre ces deux pays, complémentaires, ne cessent de s’améliorer, et Ankara se démarque désormais de plus en plus des Etats-Unis et désespère d’intégrer l’Union Européenne. Et la diaspora russe en Israël, pays déçu par Washington, joue désormais en faveur des relations russo-israéliennes.

En outre, la Russie se rapproche, depuis 2003 et son opposition à la guerre en Irak, du Moyen-Orient, où elle peut désormais revendiquer un rôle de médiateur. En témoigne également la participation de la Russie à l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) en tant qu’observateur.

Quant à la Caspienne, si Iraniens et Russes se sont résolument opposés aux Etats-Unis, qui tentent d’éviter ces deux pays pour développer leur approvisionnement en hydrocarbures, ils l’ont souvent fait en ordre dispersé. Pourtant, depuis 2008, le projet d’une OPEP du gaz, qui inquiète l’Europe, semble préfigurer un rapprochement entre Moscou et Téhéran. Celui-ci est surtout manifeste concernant le dossier du nucléaire iranien, notamment par une aide russe concrète en termes d’infrastructures et de technologies (centrale de Bouchehr, uranium enrichi, etc.). Néanmoins, la politique russe reste peu lisible et ses objectifs sont flous, mais elle permet à la Russie d’asseoir une influence certaine sur cette région du monde.

La guerre de Géorgie

En 2008, cette guerre constitue la première invasion russe depuis sa formation, en 1991.

Dès 1988, la Géorgie avait dû faire face, seule, sans l’aide de Moscou, a des velléités d’indépendance de la part des Ossètes du Sud et des Abkhazes. Suite à son indépendance, le 9 avril 1991, elle dut poursuivre cette politique, afin de conserver l’intégrité de son territoire. Dès 1992, un cessez-le-feu est mis en place en Ossétie du Sud, et Boris Eltsine refuse le rattachement de ce territoire à l’Ossétie du Nord, espérant peser sur Tbilissi qui refuse l’adhésion à la CEI. Suite à cela, l’Abkhazie, soutenue par la Russie, entre en guerre avec la Géorgie durant 18 mois. Cette dernière, affaiblie, ne peut que se ranger derrière la Russie et accepter d’adhérer à la CEI : Eltsine y envoie alors l’armée, écrase toutes velléités sécessionnistes, et obtient que la Russie puisse stationner des troupes en Géorgie.

La Géorgie souhaite alors s’émanciper, ce qui se traduit par la création du GUAM, et la volonté de rejoindre l’OTAN, alors même que l’administration Clinton s’intéresse de plus en plus au Caucase. Ceci ne peut qu’énerver la Russie, qui voit la son influence se réduire dans son étranger proche, d’autant qu’à partir de 1997, le choix géorgien de composer avec les Etats-Unis est clair. Et c’est durant la deuxième guerre en Tchétchénie, lorsque le président géorgien Chevardnadze refuse à la Russie le survol de son espace aérien tout en étant soupçonnée d’abriter des opposants tchétchènes, que Tbilissi apparaît aux yeux des Russes comme le symbole d’un pays traître.

En 2003, la Révolution des Roses porte Saakachvili au pouvoir : celui-ci se rend alors en Russie pour rassurer l’imposant voisin russe, avant de se comporter tel un soldat dévoué des Etats-Unis à la recherche d’un point d’appui en Europe occidentale. Si le nouveau président géorgien parvient à régler rapidement le problème abkhaze, il n’en est pas de même pour l’Ossétie du Sud, et dès l’été 2004, les deux provinces séparatistes coupent définitivement leurs relations avec Tbilissi. Peu à peu, la Géorgie cherche à se doter d’une force armée conséquente et défie publiquement Moscou, cherchant toujours à intégrer l’OTAN.

Pourtant, en 2008, les Occidentaux reconnaissent massivement l’indépendance du Kosovo, ce qui ouvre la porte à la Russie pour faire de même avec les Ossètes et Abkhazes qui revendiquent la même chose que les Kosovars. Malgré le changement à la tête de la Russie, avec l’élection de Medvedev, la tension monte entre Russes et Géorgiens. G. W. Bush s’apprêtent à quitter ses fonctions, les différents chefs d’Etat sont à Pékin et condamnent les exactions chinoises au Tibet, et c’est à ce moment que la Russie entreprend d’intervenir en Géorgie. Au final, seul le président français alors président de l’Union Européenne, Nicolas Sarkozy, s’active et tente de trouver un compromis : le 12 août, un accord de cessez-le-feu est trouvé et la Géorgie, meurtrie, est sauvée. Le 26 août, sur le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, qu’elle ne reconnaît d’ailleurs pas aux Tchétchènes, la Russie reconnaît les deux provinces irrédentes. Ceci ouvrait la voie à une annexion pure et simple de ces deux territoires, mais les dirigeants russes s’y sont fermement opposés.

Par cette guerre, la Russie a rappelé au monde qu’elle était encore une grande puissance qui n’accepterait pas l’élargissement de l’OTAN dans le Caucase.

Conclusion :

Considérant cette guerre, on pourrait désormais répondre à la question posée en introduction. Face aux Révolutions de couleur et à l’OTAN, la Russie a su se construire sa zone d’influence avec la CEI et l’OCS. Elle a su restaurer en partie sa puissance en sachant tirer profit de l’émergence d’un monde multipolaire. Et l’élection de Barack Obama, qui a compris que les Etats-Unis ne pourraient plus tout décider seuls, offre une chance de plus à la Russie de jouer un rôle dans les affaires internationales. Mais la Russie reste arriérée par certains aspects et l’Europe se doit désormais d’essayer de comprendre ce grand pays qu’elle rejette depuis trop longtemps.

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